L’égalité des chances est le socle de nos démocraties libérales. La stabilité de notre société dépend de la distance qui nous sépare de cet idéal. Stefanie Stantcheva, lauréate du prix du jeune économiste en mai dernier, a montré dans ses travaux que plus l’impression d’égalité des chances était faible, plus l’intolérance envers les inégalités de revenu était élevée. C’est peut-être là que réside le secret d’une société pacifiée respectueuse de la propriété des individus : dans sa capacité à offrir à chacun des chances raisonnables de réussite.

Une telle revendication est légitime. Quelle serait la valeur de notre démocratie si, après avoir aboli les privilèges et démantelé la société d’ordres, le destin d’un individu demeure déterminé à la naissance par son origine sociale ?

Or, c’est justement le mal qui mine notre pays. En France, d’après l’OCDE, il faudrait 6 générations, soit 180 années, pour qu’un descendant de famille modeste atteigne le revenu moyen, plaçant notre pays en avant dernière position juste devant la Hongrie.

L’apparente égalité de revenus ne fait que masquer la profonde inégalité de destin qui est plus criante que nulle part ailleurs (sauf peut-être qu’en Hongrie…). Pas de quoi être fier de ce « modèle social » qui sert à justifier n’importe quelle dépense indépendamment de son efficacité.

Ce n’est donc pas un hasard s’il y a des « Gilets Jaunes » en France et pas ailleurs. Lorsque le sentiment d’injustice partagé devient insupportable, c’est tout l’édifice qui s’effondre.

Autocensure scolaire

D’aucuns diront que l’État doit intervenir. Or, jusqu’à maintenant les interventions de l’État ont été couronnées d’échec. Comme le soulignent George Felouzis et d’autres chercheurs dans un rapport pour le Cnesco, « l’école amplifie les inégalités sociales et migratoires ». L’école française, sous sa forme actuelle, ne fait pas partie des remèdes mais des causes. Échec d’un modèle qui, par l’égalisation des conditions d’enseignement, avait pour mission d’égaliser les chances de réussite. 

Toutefois, même à résultat scolaire égal, les enfants défavorisés ont tendance à se sous-estimer, comme l’ont révélé les chercheuses Nina Guyon et Elise Guilery dans un rapport datant de 2014. Au delà des effets pervers du système éducatif actuel, il existe donc un vrai problème d’autocensure scolaire.

Plus intéressant encore, des études menées aux États-Unis ont révélé que l’état d’esprit des facultés et les croyances des élèves influaient grandement sur leurs résultats, au point de constituer le premier facteur explicatif de leur réussite.

Éthique de l’émancipation

Heureusement, à coté de la ruine de « l’école de la République », la société civile a développé ses propres solutions. Les associations comme l’Institut Télémaque, Proxité, les Déterminés ou encore Article 1, qui accompagnent des jeunes issus de milieu modeste pour les aider dans leur développement, fleurissent sur le territoire. Ces programmes permettent de répondre à la problématique de fond qui a été évoquée : 65% des bénéficiaires du programme de l’Institut Télémaque estiment qu’il leur a permis de gagner en confiance personnelle et 91% qu’il les a encouragés à se diriger vers une voie plus ambitieuse.

Aux États-Unis, l’organisation à but non lucratif Big Brothers Big Sisters qui aide les jeunes défavorisés à réaliser leur plein potentiel, a demandé à des chercheurs d’estimer l’impact de leur programme d’accompagnement. Résultat : les jeunes ayant bénéficié de ce programme ont 46% moins de risque de commencer à consommer des drogues illégales et deux fois moins de risque de faire l’école buissonnière. 94% ont également confié que cette expérience leur avait permis de reprendre confiance en eux.

Sans entrer dans la controverse du « danger sociologique » ravivée par Bronner et Géhin, la tendance des enfants défavorisés à s’auto-exclure est une réalité bien connue des associations qui luttent contre cette situation au quotidien.

Une approche fondée sur une éthique de l’émancipation de l’individu paraît alors indispensable à la résorption des inégalités de destin. Le message essentiel à faire passer à tous ces jeunes écrasés par la pression du corps social est le même que ce lui que la romancière Ayn Rand adressait à ses lecteurs en 1957 : « Ne laissez pas périr ce héros qui habite votre âme dans les regrets frustrés d’une vie que vous auriez méritée, mais que vous n’avez jamais pu atteindre ».

L’État et sa prétention de tout régler jusqu’au moindre détail a échoué. Seule la société civile, grâce à sa connaissance et sa proximité avec le terrain, peut enclencher un sursaut de confiance chez nos jeunes qui n’osent malheureusement pas aller au bout de leurs capacités. Il est plus que jamais nécessaire de briser ce contrat social tacite qui voudrait que chacun reste à la place que la société lui a attribuée. Seul l’individu devrait pouvoir décider de son destin.


Publié dans Les Echos

Chargé d’études à l’Institut Sapiens. Etudiant à Sciences Po Grenoble

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