Le travail est en pleine transformation et la mutation a largement commencé. La vague technologique schumpétérienne secoue brutalement le marché du travail en modifiant la structure actuelle des emplois. L’étude la plus optimiste est celle de l’OCDE qui estime que seulement 9% des emplois en France présentent un « risque élevé de substitution » par des robots. Pour les chercheurs Carl Benedikt Frey et Mickael Obsorne de l’Université d’Oxford, ce sont 47% des métiers qui sont menacés au niveau mondial. Quant à la Banque Mondiale, elle anticipe une disparition de 70 % des emplois dans les pays en voie de développement. Un consensus se dégage malgré tout de ces études : la plupart des métiers en disparition sont des métiers pénibles. On peut donc s’en féliciter. Dans le même temps, le think tank de l’université d’Oxford Future of Humanity Institute affirme que 85 % des emplois de 2030 n’existent pas encore et devraient émerger sous l’effet de la révolution numérique. La menace numérique est aussi clairement une opportunité, à condition qu’on aide chacun à la saisir.

Dans ce contexte de fortes mutations, la formation professionnelle sera la seule vraie assurance chômage du XXIe siècle. La montée en compétence sera le seul filet de sécurité robuste dans une société numérique. Face à l’émergence du digital, de l’intelligence artificielle et de la robotique, l’humain doit réussir à être complémentaire et non substituable à ces nouvelles technologies. C’est pour cela que la réforme de la formation professionnelle est  essentielle.

Notre système actuel n’est pas à la hauteur des enjeux. Il demeure illisible et inefficace. Le système de formation tout au long de la vie est administré par un maquis bureaucratique.  Plus de 10.000 organismes interviennent rendant opaques le parcours de formation ainsi que l’offre proposée. OPCA, CNEFOP,  COPANEF,  COPAREF, FONGECIF et autres acronymes sibyllins forment une galaxie dans laquelle les entreprises et les actifs ont beaucoup de mal à s’orienter.

Le budget de la formation professionnelle est d’environ 32 milliards € mais ne profite pas de manière équitable à tous. L’inefficacité du système ne fait qu’accentuer la dichotomie latente sur le marché du travail entre insiders et outsiders, à savoir la différence de traitement qui existe entre les actifs protégés et ceux plus précaires. Selon le Cereq, sur 100 bénéficiaires, 60 sont des salariés du public et du privé, des insiders ; 20 sont des jeunes et des apprentis et seulement 20 sont des demandeurs d’emplois.  De même, 58% des cadres ont suivi une formation dans l’année contre seulement 30% des ouvriers, pourtant en première ligne face à la robotisation.  De la même manière qu’on ne prête qu’aux riches, on peut dire que l’on ne forme que les plus qualifiés… Cela représente un vrai danger pour notre pays au regard de la révolution que nous allons subir.

En 46 ans, la formation professionnelle a été réformée onze fois. La douzième semble être la bonne. L’Institut Sapiens a proposé de revenir aux racines du projet Condorcet, du nom de ce brillant mathématicien, philosophe et député, qui en 1792 mettait la notion de formation professionnelle au cœur de son projet. Celui-ci avait comme objectif la réussite et l’instruction pour tous les citoyens tout au long d’une vie. Aujourd’hui, le projet proposé par le gouvernement prend le même chemin, en proposant une libéralisation à la fois des acteurs et de l’organisation des formations. Le compte personnel de formation sera abondé non plus en heures de formation qui n’ont plus aucune pertinence à l’époque de l’enseignement dématérialisé, mais en euros. Chaque salarié aura ainsi droit à 500€ par an pour se former (800€ pour les non qualifiés). L’instauration de plus de modularité dans l’approche des formations permet de prendre en compte les nouvelles synergies pédagogiques du numérique. Enfin, la collecte des fonds se fera par l’URSSAF et l’administration du système se fera au niveau national par France compétence.

Néanmoins, le diable est souvent dans les détails, et il faudra, pour réussir la transformation annoncée, ne pas reproduire la forteresse administrative et bureaucratique qui est encore en vigueur aujourd’hui. A ce titre, la centralisation du système risque de précipiter une hyper concentration des décisions à Paris, alors que la révolution numérique impactera tous les territoires de manière uniforme.

En ce qui concerne les parcours de formation, la priorité doit être donnée aux métiers en tension et aux compétences futures indispensables. Face aux bouleversements à venir, c’est l’acquisition de soft-skills (comme les capacités à s’exprimer en public, à travailler en groupe, à mener un projet à termes, à analyser et résoudre un problème donné), qui seront les plus importantes.

Dernier point qui doit apparaître dans cette réforme, l’ouverture du marché de la formation à tous les acteurs le souhaitant. Pour dispenser ces compétences, micro-entrepreneurs, entreprises ou universités doivent pouvoir décider de se lancer dans un projet pédagogique utile sans contraintes réglementaires inutiles à la montée en compétence de la société.

La réforme de la formation professionnelle est une des réformes les plus importantes du quinquennat. C’est grâce à elle que les actifs pourront s’adapter à la vague du numérique. Le fait de « rater » ses études ne sera plus un handicap rédhibitoire pour le parcours professionnel et social des individus. Ce changement de paradigme donnera une seconde chance à tout le monde, plus personne n’étant cantonné et renvoyé aux choix qu’il aura pu faire lors de sa formation initiale.

A ce titre la réforme proposée par le gouvernement va dans le bon sens. Il ne faut pas qu’elle soit maintenant pervertie par des jeux de négociation en coulisses restaurant les opacités et inerties d’hier.


Publié dans Les Echos

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