Tous les technophiles le savent, Internet a été développé suite à la mise en place d’un réseau maillé de commandement américain. Le cahier des charges de la DARPA qui conduisait le projet était de pouvoir conserver un réseau de communications opérationnel en cas d’attaque nucléaire par le bloc soviétique (souvenez-vous, l’URSS, la guerre froide, Berlin-est, etc).

En France, tandis qu’on chantait le Mia dans les années 80, un crépitement de modem 56k faisait se connectait le Minitel dont bien des ingénieurs bretons, forts de leurs compétences autour de cette petite télévision que bien des pays nous enviaient, se sont ensuite expatriés pour développer le réseau internet. Le minitel dépendait du service public dont l’une des plus grandes préoccupations était de suivre la naissance du minitel rose, en se gardant bien d’exporter cette technologie. Et la petite télé est morte, emportée par la lame de fond du protocole hypertexte de Tim Berners-Lee.

 

Dans les années 80 toujours, à l’Université de Picardie Jules Verne, une équipe française du CNRS emmenée par Michel Armand, qui travaillait à Amiens au LRCS, laboratoire de Réactivité et Chimie des Solides mettent au point la « LMP », la batterie lithium – métal – polymère. Pas moins de 90 brevets seront déposés 10 ans plus tard par ce chercheur aujourd’hui retraité dans le Pays basque espagnol. ELF (souvenez-vous, Elf Aquitaine, fondée en 1966 par De Gaulle, privatisée en 1994, fermée en 2000) et EDF ne croient pas en cette invention et retirent leurs financements. Michel Armand est alors « prêté » pendant 8 ans au Québec, tandis que son invention est développée par Hydroquébec et l’Université de Montréal. Le chercheur apprendra (seulement en 2003) que la France (oui Môssieur, la France) et le CNRS ont cédé les brevets à l’entreprise PHOSTEC. Cette « petite » PME ne protège pas suffisamment bien ses brevets et la Chine s’en empare.

Aujourd’hui, plus de 98% des piles au lithium sont produites en Chine (pour les smartphones, ordinateurs et autres Tesla) dans un marché évalué en 2016 à 23 milliards de dollars. Comme dit Napoléon, « se faire battre est excusable, se faire surprendre est inacceptable ».

De grands groupes comme Total ou L’Oréal l’ont bien compris dans leurs secteurs respectifs et sont des exemples à suivre en termes d’intelligence économique : ils ne sont pas à leur rang mondial par hasard. Les PME en revanche, mal formées, mal préparées, mal accompagnées se retrouvent à la merci des grands prédateurs étrangers (je me souviens par exemple de Lycos, ce moteur de recherche qui existait avant Google : le pauvre Labrador s’est fait piquer son os !)

 

À l’heure où j’écris ces lignes, dans un important secteur public dont je dois encore taire le nom, la France vient de remporter un bel appel d’offres européen portant sur la création d’un système mêlant cyber-sécurité et intelligence artificielle. Ce projet va entrainer dans son sillage une ribambelle de sous-traitants (qui voient aussi au passage miroiter les subventions) dont il faut juridiquement définir les périmètres d’action et de propriété des technologies développées (sur fonds publics européens, donc). Ces aspects juridiques, s’ils ont déjà été traités au niveau franco-français, sont un champ quasi vierge au niveau européen selon ce qu’en dit le pôle de compétitivité qui a eu affaire en la matière (pôle SCS, Solutions Communicantes Sécurisées). Nul doute que la mise en service de ces outils d’intelligence artificielle tombera sous le contrôle de fonctionnaires qui, en dernière analyse, ne franchiront pas la case « commercialisation mondiale ». Ce n’est (presque) pas un reproche quand on sait que les auditeurs du service public chargés de poser un regard de contrôle de l’utilisation des ressources ne savent pas lire un bilan. Ils ont un regard purement fonctionnel, on ne leur a pas appris, ce n’est pas leur argent, n’ont pas la conscience de la marge bref, pas leur problème, le BFR (besoin en fonds de roulement) et autres « reports à nouveau » …

 

J’espère avoir tort en présumant que certaines pépites actuellement taillées par nos brillants cerveaux vont finir serties sur des bagues américaines ou chinoises, malheureusement, l’histoire récente m’incite jusqu’à preuve du contraire à être pessimiste sur l’avenir de nos bijoux de famille.

Après des études de biologie et deux années dans les forces spéciales, Stéphan Le Doaré se tourne vers l’informatique. Actuellement gérant de la société DSI Concept à Marseille, il conseille les entreprises dans la structuration de leur système d’information. Son deuxième roman aborde l’Intelligence Artificielle et le Transhumanisme d’un point de vue social et prospectif. Les conférences qu’il anime sur le sujet de l’I.A. replacent ce thème dans les contextes géopolitique, économique et sociétal. Il est également membre du LICA (Laboratoire d’Intelligence Collective et Artificielle)

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