A l’instar du tourisme et de la restauration, le monde de la culture est durement touché par une crise sanitaire qui interdit (peut-être pour longtemps) les rassemblements. Dans ce contexte difficile, les prises de position de célébrités se multiplient. Elles ne demandent pas seulement une hausse des crédits alloués à leur secteur. Leur critique, comme celle qui est développée dans une tribune publiée dans « Le Monde » du 7 mai 2020, se fait plus radicale. Elle réclame l’abandon paradoxal d’un système qui les nourrit et auquel la culture qu’ils défendent doit beaucoup.

Le luxe de l’inutilité matérielle

L’élaboration de productions culturelles sophistiquées a toujours reposé sur la capacité des groupes humains à s’abstraire des exigences immédiates de l’existence. La culture est ce temps volé à la lutte quotidienne pour la survie où nous pouvons nous offrir le luxe de l’inutilité matérielle afin de développer ces représentations partagées qui fondent les civilisations. Elle est cette activité essentielle qui n’est possible que si d’autres ont pourvu au nécessaire.

Historiquement, les périodes d’intense production culturelle ont été en lien direct avec des époques de prospérité. Florence ou Venise n’ont pu encourager les arts que grâce aux richesses apportées par de fructueux commerces. Il fallut le succès de marchands et de banquiers comme les Médicis pour que tant de ressources soient consacrées à ces célébrations de la créativité humaine.

On le sait, l’encouragement des arts et des lettres a aussi été un outil utilisé par des pouvoirs soucieux de mettre en scène leur grandeur. Ces volontés politiques conjuguées à la vanité des commanditaires ont donné des chefs-d’oeuvre éternels. La ferveur religieuse, bien sûr, a nourri de prodigieux élans créatifs dont l’humanité restera pour toujours stupéfaite. Dans tous les cas, rien n’aurait été possible sans que soient mobilisées, en vertu de la volonté de quelques-uns, des richesses produites par le dur travail des gens de cette époque.

Décroissance de la culture

Notre époque n’a pas abandonné la culture. L’ampleur des moyens qui lui sont consacrés ne le cède en rien aux siècles précédents. Industries créatives, musées, monuments et spectacles vivants foisonnent. Aujourd’hui comme autrefois, qu’il soit privé ou public, le secteur culturel dépend étroitement du reste de l’économie pour exister. Dans certains cas, les mécanismes de marché en permettent l’éclosion, la valeur qu’ils créent aux yeux du public permettant leur rémunération. Dans d’autres, l’Etat décide d’allouer une partie des impôts prélevés pour subventionner une production qui ne trouve pas spontanément d’équilibre économique. La société de consommation ne s’oppose pas à ce puissant système de production culturelle que nous connaissons, elle en est au contraire la condition de possibilité. A contrario, la crise économique, avec son cortège de pauvreté et de désordres, nuit directement aux moyens alloués à la culture . Moins de richesses créées, moins de revenus, ce sont aussi demain moins de sorties au cinéma, au théâtre, moins de recettes fiscales pour entretenir l’armée précieuse (mais coûteuse) des artistes stipendiés. La décroissance, autrement dit, serait aussi celle de la culture.

On peut ainsi s’étonner de la légèreté avec laquelle des vedettes aux cachets stratosphériques et d’autres parties prenantes enrichies par ledit système prônent une modération qu’elles ne semblent pas commencer par adopter elles-mêmes, et critiquent le consumérisme tout en ne rechignant pas à jouer les égéries pour des marques commerciales. Un acteur qui parle d’économie est rarement bon dans le rôle.

Publié dans les Echos

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