Notre siècle sera celui où nous compterons les points marqués par la machine face aux humains. Une à une, toutes les tâches que l’on croyait réservées à l’homo sapiens sont accomplies par les machines, de la conduite au saut périlleux arrière, en passant par la cuisine, la traduction et la cueillette des fraises.

Réconcilier la société passera par la montée en compétences qui nous permettra à tous de continuer à jouer un rôle économique. Cette compétence est moins une somme de choses à apprendre qu’un processus d’acquisition de connaissances à adopter. Ou pour mieux dire, elle est un moins un stock qu’un flux.

Être connecté ne suffit pas: encore faut-il éprouver cette soif de connaître qui est l’une des caractéristiques humaines fondamentales. Elle est alimentée par deux puissants moteurs.

Le premier est la curiosité. Madame de Lambert donne ce conseil à sa fille: «N’éteignez point en vous le sentiment de la curiosité ; il faut seulement le conduire et lui donner un bon objet. La curiosité est une connaissance commencée qui vous fait aller plus loin et plus vite dans le chemin de la vérité. Il ne faut pas l’arrêter par l’oisiveté et la mollesse.» Être curieux, c’est au sens étymologique, «prendre soin» de quelque chose. Le mot «cure» a la même origine: c’est en se souciant de la santé de quelqu’un qu’on peut le mener sur la voie de la guérison. Cette curiosité, dont nous aurons plus besoin que jamais, a mille visages: mieux connaître le monde qui nous entoure, rester alerte face aux changements incessants des technologies et des compétences cultiver notre cognition, mais aussi porter grand soin à toutes les formes de liens que nous pouvons entretenir avec autrui. La curiosité, c’est finalement l’épreuve continuelle des relations que nous entretenons avec le monde et les autres. 2020 consacrera l’urgence de cette attitude particulière des individus comme l’une des nouvelles vertus cardinales.

Le second moteur dont nous aurons besoin pour exister dans ce siècle est l’intelligence. Mot vertigineux, à la fois banal et fascinant. Il est au centre d’intenses débats: ce que désigne l’intelligence, ses différentes formes, la façon dont elle est répartie, son importance dans les destins individuels sont des questions qui mettent rarement deux personnes d’accord. Il est pourtant possible d’en avoir une conception assez simple. L’opération qu’elle décrit est comparable à la composition d’un bouquet. L’étymologie, là encore, est riche de sens: légère, c’est en latin à la fois cueillir, choisir et lire.

La première chose à faire est de choisir les fleurs que l’on estime être digne de faire partie du bouquet. Cela implique de repérer celles qui sont intéressantes, mais aussi d’écarter celles, bien plus nombreuses, qui ne le sont pas. Il s’agit précisément du processus de tri dont nous avons tant besoin à notre époque de surabondance informationnelle. La capacité à distinguer les bonnes informations des mauvaises devient essentielle.

Dans un second temps, il faut associer les fleurs, créer de l’unité à partir de la diversité, de l’harmonie à partir d’éléments épars, faire de leur somme une synthèse qui soit beaucoup plus que la somme de chacune d’elles. L’intelligence tri puis assemble, pour créer un savoir original que nous nous approprions.

L’intelligence n’est pas un état. Elle est un mouvement. Une façon d’interroger le monde en permanence, et d’y bâtir du sens. Elle n’est pas toujours facile. Les chemins en sont parfois tortueux. Les moments de doute, d’aveuglement ou de faiblesse — dont les raccourcis cognitifs et autres biais en tous genres — ne manquent pas. Mais comme principe guidant l’action elle a prouvé qu’elle était au cours d’une existence le plus sûr moyen d’accéder au bonheur.

Dans un monde plein de défis inédits — des taux négatifs à la croissance verte en passant par le face-à-face entre l’homme et la machine—, nous sommes appelés plus que jamais non seulement à relier les savoirs, explorer des territoires inconnus et oser des méthodes nouvelles, mais aussi à avoir un souci renforcé de notre cognition, des données que nous diffusons et de l’authenticité de nos relations aux autres.


Publié dans le Figaro

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