La bulle spéculative des arguments anti-bitcoin prend des proportions inquiétantes. Elle finira par éclater, c’est certain. Une progression aussi fulgurante n’est-elle pas insoutenable ? On n’a jamais vu un tel unanimisme perdurer sur le long terme. Ne faudrait-il pas, en conséquence, se préoccuper de ceux qui y participent sans rien y comprendre et sans mesurer les risques qu’ils prennent ?

Les crimes imputés à la célèbre crypto-monnaie sont chaque jour plus nombreux et plus infâmants. Schéma de Ponzi, tulipe du 21e siècle, héritier de John Law, assignat numérique, jouet de casino, hochet de spéculateurs, attrape-nigaud numérique, fantasme de libertariens, suppôt des mafias, outil des dealers, arme des terroristes, aubaine anti-fiscale… : le bitcoin ne sera-t-il plus défendu que par Nabilla ?

Une fausse monnaie ultra-volatile pour pigeons ultra-ignorants?

Cela va de soi : il n’est qu’une fausse monnaie ultra-volatile pour pigeons ultra-ignorants. Pas de sous-jacent, pas de fondamental, pas de valeur intrinsèque. Son cours s’effondre : le bitcoin est fini ! Son cours explose : idem, le bitcoin est fini ! Ses excès vont certainement ruiner l’économie mondiale. Paul Krugman le snobe : il a sûrement raison, lui qui avait prophétisé en 1998 un « ralentissement drastique » d’internet.

Pire encore, le bitcoin est intrinsèquement antisocial et inégalitaire car il a fait la fortune de ses premiers acheteurs. Et, à cause de sa forte dépense énergétique, il va renforcer le changement climatique, faire bouillir les océans et affamer les bébés pandas. Bientôt on se rendra compte que le bitcoin est sexiste, misogyne, raciste, homophobe, intolérant, anti-citoyen. De toute façon, ce n’est pas lui qui est intéressant, mais ce qu’il y a « derrière lui » : la fameuse « technologie blockchain ».

Des réactions émotionnelles liées à la peur de ce qui est nouveau

Mais une monnaie aussi diabolique ne saurait être totalement mauvaise. Les réactions qu’elle suscite sont aujourd’hui surtout émotionnelles et expriment largement la peur instinctive de tout ce qui est nouveau, inhabituel, disruptif. Cette hyperinflation de doutes, de sarcasmes et de préjugés ne tiendra pas longtemps face à ce constat : la monnaie est la nouvelle institution à subir de plein fouet la révolution numérique qui balaye le monde. Notre époque est caractérisée par une accumulation vertigineuse d’avancées technologiques qui bouleversent les économies et les sociétés ; la monnaie en était préservée jusqu’à présent ; ce temps est révolu.

La monnaie est l’une des institutions les plus anciennes

Si ce fait nous sidère, c’est pour deux raisons principales. D’une part, la monnaie est l’une des institutions les plus anciennes de la civilisation. Ses évolutions technologiques ont toujours mis des siècles à se diffuser. Avec le bitcoin et les crypto-monnaies, les changements sont fulgurants à l’échelle de l’histoire monétaire. L’industrie des taxis, vieille d’un siècle, a été « plateformisée » en 10 ans ; la monnaie, invention multimillénaire, est en train de voler en éclats à la suite de la publication, par un inconnu, en 2008, d’un simple document de neuf pages, sans entreprise, sans investissements, sans marketing.

Le contrôle de la monnaie par la puissance publique

D’autre part, si nous avons du mal à comprendre les évolutions actuelles, c’est aussi parce qu’au cours des siècles, la puissance publique s’est progressivement arrogé entièrement le contrôle de l’objet social qu’est la monnaie, pourtant à l’origine le produit d’une évolution spontanée, libre et privée. Les dirigeants politiques ont réussi imposer l’idée que la monnaie était quelque chose de trop important pour être laissé à l’initiative privée. Si bien qu’aujourd’hui, l’idée qu’une monnaie puisse ne pas être produite par l’Etat ou ses entités déléguées nous paraît totalement inconcevable.

Pourtant, cette révolution a commencé. Et elle n’a aucune raison de s’interrompre. Une véritable concurrence mondiale est actuellement engagée dans le domaine des crypto-monnaies et de la blockchain pour capter la valeur qui découlera de ce basculement technologique et économique majeur. Il s’agit d’un nouveau secteur industriel qui comporte déjà des centaines de startup-ups, des milliers de salariés et des investissements financiers et scientifiques considérables.

Où en est la France?

Comment la France se situe-t-elle dans cette compétition ? Notre pays a des atouts : capital, entrepreneurs, informaticiens, mathématiciens, cryptographes, etc. Mais une prise de conscience reste nécessaire. La mission sur les crypto-monnaies récemment décidée par le ministère de l’Economie a été confiée à un représentant de l’institution par nature la plus diamétralement opposée à l’émergence des cypto-monnaies, un ancien sous-gouverneur de la Banque de France. Et son mandat a été présenté comme focalisé sur les risques de cette thématique (évasion fiscale, blanchiment, activités criminelles, terrorisme), et non sur ses opportunités.

Cet état d’esprit peut être comparé à celui reflété par Mark Zuckerberg, qui vient d’afficher son intérêt pour les crypto-monnaies et sa volonté de réfléchir à leurs enjeux dont il a perçu intelligemment l’immense complexité et le phénoménal potentiel.

Par conservatisme, par frilosité et par myopie, la France est passée à côté de la révolution du web dans les années 1990. Elle pouvait être un leader et s’est laissée marginaliser. Manquera-t-elle celle des crypto-monnaies et de la blockchain ?

Laisser un commentaire