L’intelligence artificielle (IA) est désormais partout. Y compris dans les rapports commandés par la République française. Six mois après la publication d’une étude de France Stratégie et d’une autre de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques, le gouvernement a confié début septembre à Cédric Villani l’écriture d’un nouveau pensum pour « proposer une stratégie et ouvrir le débat » sur ce même sujet. Une production en flux tendu qui n’est, aussi rapide soit-elle, sûrement pas au tempo des progrès de l’IA et des sociétés étrangères qui les pilotent. Il est urgent d’entrer dans le temps de la décision.

La France a, plus qu’aucun pays, la passion des rapports. D’aucuns y verront la manifestation de notre esprit cartésien, soucieux d’une approche analytique des choses, souhaitant aborder chaque sujet avec méthode. Mais la réalité d’une production législative et réglementaire quasiment jamais sérieusement évaluée, ni ex ante ni ex post, affaiblit l’argument. D’autres, plus lucides, y voient un outil commode de procrastination. Nommer une commission de réflexion donne une image de sérieux et de recul tout en permettant, par le biais dudit rapport, l’enterrement sans fleur ni couronne du sujet. Paraphrasons Hugo. « Oh ! combien de rapports, combien de commissions, Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines, Dans ce morne horizon se sont évanouis ! » L’autre intérêt bien connu d’une mission de réflexion est qu’elle permet d’occuper et de valoriser des experts dont nos bureaux regorgent. Le rapport est moins la solution au thème qu’il traite qu’un prétexte pour donner du grain à moudre à quelque bel esprit — l’image du hamster dans sa cage serait aussi assez adaptée, quoique moins glorieuse.

Doctes considérations. Dans le cas de l’IA, notre difficulté à traduire en décisions les doctes considérations des études qui foisonnent peut s’expliquer autrement. Nous sommes devant elle comme un lapin devant les phares d’une auto. En France on n’avait pas de pétrole, mais on avait, disait-on, des idées. Aujourd’hui, elles semblent manquer. Les rapports sont souvent à la fois des filets dérivants espérant ramasser par bonheur une solution originale, et une façon de paraître maîtriser une situation qui nous échappe. Le bégaiement réflexif de ces bordées d’études trahit la stupeur et l’effroi de nos responsables face à des technologies dont nous découvrons jour après jour les nouvelles capacités.

Cessons de réfléchir. Chaque jour compte. Nous devons réaliser une refonte complète de notre éducation, de notre enseignement supérieur, de notre formation professionnelle et même de toutes nos institutions publiques en général. Nous devons permettre à chaque Français d’apprivoiser l’IA afin d’éviter de se laisser manipuler par elle et de veiller à rester utile dans une économie où elle dominera. Nous devons remettre les humanités (qu’on appelait autrefois les arts libéraux) au centre de notre société pour affronter le pouvoir prométhéen qui va atterrir entre nos mains. Plus que jamais, l’Etat doit retrouver l’esprit du laisser-faire si décrié, pour comprendre que le seul salut est dans la mise en place d’un environnement hyper-attractif pour les inventeurs, innovateurs et entrepreneurs.

Quoi que devienne l’IA, si nous n’avons pas su créer sur notre sol certains de ses futurs maîtres, la valeur économique et le contrôle du nouveau monde nous échapperont. Si le futur rapport Villani veut être autre chose qu’un nouveau cale-buffet, il faudra qu’il fournisse une feuille de route précise de ces changements.

Président fondateur de l’Institut Sapiens. Professeur à l’Université de Bordeaux, chroniqueur et essayiste, il a cofondé en décembre 2017 la 1ère Think Tech française.

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