La mixité sociale est devenue un objectif prioritaire assorti de lourds dispositifs contraignants censés la préserver. Mais rien ne semble endiguer sa progression. Il y a tout lieu d’être très sceptique quant à la possibilité d’enrayer le mouvement prodigieusement puissant de regroupement des semblables entre eux.

Première raison : moins les hiérarchies sociales sont claires, moins la cohabitation est supportable. Jusqu’au XIXe siècle, les classes sociales cohabitaient et étaient mutuellement dépendantes. La différence sociale était marquée si profondément dans les esprits, si indiscutablement évidente, que la coprésence physique ne posait pas problème. Les individus vivaient dans des mondes sociaux qui leur étaient propres mais étaient spatialement imbriqués. Depuis le XXe siècle, l’égalisation des conditions et l’uniformisation culturelle créent de l’ambiguïté autour de l’appartenance sociale.

Ce fameux dialogue entre les romanciers Scott Fitzgerald et Ernest Hemingway aurait eu lieu dans les années trente : le premier dit «You know, the rich are different from you and me.» Hemingway aurait répondu : «Yes. They’ve got more money.» La seule différence entre le riche et le pauvre est désormais l’argent. Les codes sociaux de comportement, d’expression ou d’habillement ne suffisent plus à empêcher une insupportable porosité entre groupes sociaux. La solution est le cloisonnement. La hiérarchie sociale était la condition d’acceptation de la cohabitation. Sa disparition a paradoxalement renforcé la tendance à la ségrégation spatiale, seule façon de marquer les distinctions.

Contexte social. Deuxième raison qui empêche la mixité : à l’ère du capitalisme cognitif, le capital social est plus précieux que jamais. La terrible réalité est que si la localisation est une chose si centrale en immobilier c’est souvent moins pour le lieu en lui-même que pour ceux qui y vivent. Donner toutes les chances à sa progéniture, c’est leur garantir l’accès aux deux trésors complémentaires de la formation et des bonnes fréquentations. La montée des prix immobiliers dans certaines zones ne traduit pas seulement le désir de quelques riches étrangers d’avoir une vue sur la tour Eiffel. Elle reflète la volonté éperdue des gens d’habiter dans un contexte social où ils seront en contact avec d’autres gens hyperconnectés à la nouvelle économique numérique et à ses opportunités.

Troisième raison : nous avons pris goût aux groupes sociaux homogènes. L’habitude d’être avec des personnes différentes d’un point de vu intellectuel a disparu. Dans son livre Coming apart, Charles Murray remarque qu’autrefois les élèves les plus « cognitivement sophistiqués » devaient par la force des choses apprendre à cohabiter avec des condisciples moins bien dotés.

Murray montre l’incroyable progression de la concentration des hauts QI dans les meilleures universités américaines depuis les années quatre-vingt. L’hétérogénéité des intelligences qui existait autrefois dans ces institutions a entièrement disparu au profit d’une rigoureuse homogénéité. Toute la société se forme désormais sur ce principe. Autrefois, le curé, l’instituteur étaient des intellectuels forcés de vivre dans un contexte en très fort décalage par rapport à leur propre univers mental. La mobilité et les capacités de communication actuelles permettent à chacun d’être en contact permanent avec son semblable.

On voit difficilement comment la mixité sociale pourrait devenir autre chose qu’un slogan rassurant, une berceuse apaisante pour les nounous du peuple que sont devenus les hommes politiques.


Publié dans L’Opinion

Une pensée sur “Impossible mixité sociale”

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