Des Bucoliques de Virgile au hameau de la reine Marie-Antoinette en passant par L’Astrée d’Honoré d’Urfé, il semble que la vie pastorale fasse partie des fascinations les plus durablement partagées.

Aujourd’hui, alors que plus de 80 % de la population vit dans en agglomération et que les mégalopoles prospèrent partout sur le globe, le rêve de la vie simple et saine menée par ceux qui sont loin des grandes villes est plus présent que jamais. Paradoxe d’une civilisation qui, depuis leur apparition en Mésopotamie il y a six mille ans, repose sur une concentration dans les villes qui n’a cessé d’alimenter la nostalgie pour la vie hors d’elles. Paradoxe d’autant plus frappant qu’il se double d’un drame économique : à la croissance urbaine correspond désormais une paupérisation préoccupante des zones moins denses et des petites agglomérations. Un problème qui pourrait avoir bientôt son dénouement chez nous, un heureux rééquilibrage entre grandes villes et reste du territoire étant désormais possible.

La France présente jusqu’à la caricature le visage de l’opposition entre une capitale qui absorbe toutes les énergies et les prospérités, ne laissant survivre que quelques rares métropoles régionales, et des territoires de plus en plus délaissés qui semblent ne devoir vivre que sous perfusion d’argent public. Un constat que le géographe Jean-François Gravier avait déjà fait en 1947 dans son livre Paris et le désert français. Faut-il, pour paraphraser Dante, que celui qui pénètre dans nos territoires «abandonne tout espoir » ?

Province, on le sait, signifie en latin «territoire vaincu ». Il y a peut-être encore de ce mépris hérité de l’empire romain tout entier tourné vers l’Urbs, dans la façon dont les responsables politiques considèrent souvent, quand ils ont la chance d’être au centre, les populations périphériques. Ces dernières n’auraient au mieux qu’à espérer une main secourable, une décision forcément éclairée venue de la capitale.

Pourtant, il y a de bonnes raisons de penser que le siècle nouveau pourrait, en France, marquer le retour (pour le moins inattendu) des territoires au centre du jeu économique et social.

Une chose est d’autant plus désirable qu’elle est rare. Notre époque contemporaine voit ainsi à notre sens émerger trois nouvelles valeurs qui sont autant de luxe.

Le temps, tout d’abord. La civilisation du loisir que certains avaient annoncé ne s’est pas réalisée. Les technologies censées nous libérer des tâches et réduire le travail à la portion congrue n’ont pas eu l’effet escompté. Au contraire, nous courons sans cesse plus après le temps disponible ; nous avons sans cesse mille choses que nous nous promettons de faire mais que nous procrastinons faute de trouver le bon moment. Surtout, nous manquons de ce temps essentiel à la vie humaine : le temps consacré aux autres, aux rapports humains authentiques (dont les réseaux sociaux ne permettent, on s’en aperçoit, qu’un imparfait ersatz). La rareté du temps a sa traduction économique : elle se cristallise autour de la bataille pour notre attention qui fait rage. Les applications rivalisent d’ingéniosité pour nous transformer en esclaves du scrolling, en quémandeurs inquiets de la moindre notification. Le vrai temps libre est finalement, on s’en rend compte, le temps déconnecté, préservé pour nous et ceux qui nous sont proches. Le temps libre authentique est celui de la vie de l’esprit et de l’échange social, cet otium tant prisé des Anciens autrement dit, ce loisir qui n’est pas désœuvrement.

L’espace ensuite. Alors que dans la Capitale l’achat du moindre mètre carré exige une décennie de revenus à une personne au salaire minimum, la densité se paye d’heures de transport et d’habitats sans cesse plus réduits. L’espace devient le rêve de populations urbaines qui ne restent que par nécessité économique et souhaiteraient pour beaucoup, les sondages le montrent, pouvoir vivre dans des lieux où la place est moins comptée.

Les racines sont le dernier luxe du siècle qui commence. Elles font le lien entre les lieux et les hommes. Le sentiment d’appartenance à une Histoire, la croyance en un destin commun, le partage de certaines références, l’attachement diffus à un passé qui vit encore confusément dans les vieilles pierres autant que dans les esprits : autant d’invisibles fils tendus entre les êtres. La culture est ce trésor partagé qui permet, au-delà de nos différences, de nous retrouver en une même origine.

Ces trois valeurs montantes du monde qui vient, comment ne pas voir qu’elles sont présentes en abondance dans les territoires de France ? Peu de pays ont, dans un climat si tempéré, des campagnes aussi agréables, parsemées de villages qui ont tous une incroyable richesse d’histoire à conter.

L’extraordinaire opportunité de notre modernité est qu’elle pourrait bien nous apporter les moyens de briser le cercle vicieux de séparation entre des métropoles riches et des territoires appauvris.

Le travail, d’abord, est en train de changer profondément de forme. A des postes de bureaux demandant une présence physique en un même lieu aux mêmes horaires sont en train de se substituer des formes infiniment plus flexibles et mobiles de travail. La collaboration à distance et l’organisation en réseau permettent à des travailleurs indépendants de réduire les moments de coprésence physique aux instants strictement nécessaires. Le télétravail est une des formes les plus prometteuses de ces nouvelles pratiques. Déjà, il est pratiqué dans bien des grandes entreprises un jour voire plus par semaine. En réduisant la semaine de présence au bureau, il permet à un nombre croissant de gens d’habiter une partie de l’année dans un territoire tout en travaillant dans une agglomération. Demain, les possibilités de télétravailler devraient exploser. On peut s’attendre, comme dans le beau roman de Giono, Regain, à ce que le retour d’actifs vivant une partie non négligeable de leur vie dans ces lieux autrefois abandonnés repeuple des villages, relançant ainsi le cycle économique vertueux permettant l’installation de commerces et le rétablissement d’écosystèmes aujourd’hui disparus.

Les mobilités, ensuite, vont connaître une révolution qui permettront de reconnecter tous les territoires au reste du monde. La voiture autonome va briser la séparation entre transports en commun et transport public. Sans nécessiter d’infrastructure lourde comme le rail, les voitures autonomes pourront, d’ici une dizaine d’années, constituer des moyens partagés (donc moins coûteux) de nous rendre rapidement et confortablement vers un lieu de travail distant. Il sera possible de monter à l’heure dite dans la voiture où une place sera réservée à l’avance afin d’aller, tout en travaillant à bord, vers un lieu de rendez-vous éloigné. A terme, la coordination du trafic par intelligence artificielle supprimera les bouchons et ralentissements, fluidifiant les déplacements.

A quelles conditions nos territoires pourront-ils rapidement connaître le regain annoncé ? Il revient à l’État, bien sûr, de créer un cadre réglementaire idoine pour le développement des nouvelles mobilités et l’attrait des travailleurs (l’accès au haut-débit en fait évidemment partie). Les responsables publics locaux ont aussi un rôle décisif à jouer. Ils vont devoir être les chefs d’orchestre avisés des nouvelles infrastructures, facilitant aussi par d’heureux aménagements (comme la rénovation de réseaux routiers ou le déploiement du haut-débit) l’installation des populations. Ils devront aussi faire la preuve de leur capacité à animer un tissu économique apportant des ressources qu’il sera de moins en moins possible d’espérer de l’État.

Comme le soutenait l’ancien député Jean-Christophe Fromantin dans un livre éponyme, le «temps des territoires » arrive. Sachons en saisir l’opportunité pour accélérer son avènement. ■

Président fondateur de l’Institut Sapiens. Professeur à l’Université de Bordeaux, chroniqueur et essayiste, il a cofondé en décembre 2017 la 1ère Think Tech française.

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