YouTube a annoncé cesser d’inclure dans ses recommandations proposées aux internautes les vidéos conspirationnistes. Une décision apparemment favorable au débat démocratique, mais qui montre en fait combien le rapport du numérique à la vérité devient problématique pour notre société.

Certes, la menace que fait planer l’explosion du marché de l’information sur la société est désormais claire. Maintenant que les médias traditionnels, qui filtraient l’information, ont été marginalisés par l’extraordinaire liberté des échanges des données sur les réseaux, les affabulations les plus délirantes y prospèrent. Les nombreux biais cognitifs qui affectent le cerveau humain favorisent notre crédulité et l’agrégation des opinions autour des points de vue les plus déraisonnables. Nous préférons une croyance qui nous émeut et semble en conforter d’autres à celles qui remettent en cause nos façons de penser.

Il suffit ainsi aux escrocs du réel d’orienter leurs histoires dans le sens de nos préjugés pour emporter l’adhésion. La peur, l’outrance, le simplisme grossier font plus recette que la complexité du vrai. Une étude Ifop-Jean-Jaurès avait montré que 55 % des Français approuvent l’idée que « le ministère de la Santé est de mèche avec l’industrie pharmaceutique pour cacher au grand public la vérité sur la nocivité des vaccins », 32 % que « le virus du sida a été créé en laboratoire puis testé sur la population africaine » et 9 % que « la terre est plate » (sic).

Orthodoxie. Pourtant, toute réponse se présentant sous forme de censure pose plus de problème qu’elle n’en résout. YouTube indique réduire la recommandation automatique de « contenus problématiques et de contenus qui peuvent désinformer les utilisateurs et leur causer du tort ». Une définition suffisamment large pour inclure bon nombre de contenus. Le risque de cette règle, appliquée sans contrôle, est de se traduire petit à petit par le refus de toute proposition s’écartant un tant soit peu de l’orthodoxie du moment. Comment pouvons-nous laisser à quelques grandes plateformes (qui plus est étrangères) le soin de décider du vrai et du faux, de l’information et de la désinformation, de ce qui sera montré ou caché ?

L’Etat doit comprendre qu’il est en train de déléguer à quelques ingénieurs de la Silicon Valley le pouvoir de juger de ce qui doit être tenu pour discours légitime et de ce qui, par éloignements progressifs, sera interdit d’Internet comme autrefois on interdisait d’antenne. Le règne de la liberté d’expression annoncé par certain aux débuts du web est décidément en train de tourner au cauchemar. Facebook défraye régulièrement la chronique en imposant sa censure pudibonde et politiquement correcte. La loi, disait Max Weber, est le reflet du système de valeur des dominants. Demain, la loi non écrite mais inflexible des grands réseaux sociaux américains formatera les discours, sans recours possible.

Tel Gribouille sautant dans l’eau de peur d’être mouillé, nos démocraties pourraient bien annihiler le débat en laissant s’étendre les mécanismes de censure supposés l’apaiser. L’interdiction des paroles déviantes et les délires complotistes ne sont au fond que deux chemins menant au même point : l’incapacité à orchestrer un débat politique raisonnable sans lequel aucune démocratie ne peut survivre. La solution, encore et toujours, ne peut être que dans un effort massif et rapide de formation des citoyens au discernement critique.


Publié dans l’Opinion

Président fondateur de l’Institut Sapiens. Professeur à l’Université de Bordeaux, chroniqueur et essayiste, il a cofondé en décembre 2017 la 1ère Think Tech française.

Une pensée sur “Gribouille et le monopole du vrai”

  1. Vous souhaitez penser numérique, réseaux mondiaux, « village global », et vous réagissez français, c’est à dire « Landerneau » (ou veuve de Carpentras). C’est affligeant. Dans mon village natal, dans les années 1950, ceux qui faisaient du bruit la nuit étaient les ivrognes. Ils sont morts depuis très longtemps. Ils n’ont eu aucune influence sur l’avenir de mon village, il n’y a plus qu’un seul café restaurant (il y en avait 7), et la commune a dû racheter les murs et payer les travaux pour qu’il reste ouvert. Vous ne comprenez pas ? J’explique : ceux qui font le plus de bruit sur la place publique (Internet) ne sont pas ceux qui font le futur. Mais vous le savez fort bien. Ce que vous voulez, en réalité, est garder le pouvoir à Landerneau. Mais, désolé, cela, vous ne le pouvez pas.

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