La manifestation des gilets jaunes n’a pas seulement consacré la défaite des corps intermédiaires, syndicats et partis politiques, en dehors desquels s’expriment désormais les protestations et revendications de la société. Elle n’est pas non plus qu’un soulèvement fiscal, comme on a d’abord pu le penser. Il s’agit d’un désarroi plus profond : celui d’une partie de la population qui ne se retrouve dans aucune des politiques menées, et qui se considère, à juste titre, comme le moyen et non la fin des politiques désormais tournées vers d’autres objectifs et d’autres groupes sociaux. Ce sont autrement dit les médiocres, non pas au sens péjoratif, mais au sens étymologique : « ceux qui sont au milieu ».

Les images ont clairement montré que les manifestants étaient des représentants de la classe moyenne : petits retraités, employés, habitants des zones rurales ou péri-urbaines. Toute une France périphérique trop riche pour bénéficier de la sollicitude du système, mais certainement aussi trop pauvre pour connaître une vraie aisance. C’était la France des petites gens (que l’on aurait appelé autrefois les braves gens, signe justement d’un mépris qui dit tout du problème). Une foule bien peu inclusive ni politiquement correcte de petits blancs n’appartenant à aucune minorité médiatiquement mise en valeur qui a choqué les bien-pensants et les intellectuels germanopratins.

La modernité avait été tout entière tournée vers les masses, l’exigence d’égalité passant par une attention au citoyen moyen, aune à partir de laquelle étaient étalonnés les droits et pratiques. La postmodernité démocratique dans laquelle nous sommes entrés, marquée par le triomphe du progressisme, est obnubilée par les marges. Ce sont elles qui concentrent les aides et qui occupent les discours. L’espace public est désormais saturé par des minorités actives. Handicap, genre, ethnie, orientation sexuelle, choix alimentaire : ce sont les revendications particulières, assorties souvent d’une dimension victimaire qui en accentuent la véhémence, qui accaparent les législateurs.

Le politique gérait hier la grande masse des gens rentrant dans ce que l’on appelait la norme. Il est désormais gestionnaire de revendications particulières agrégées en syndicats d’intérêts

Sentiments alternatifs. Le politique gérait hier la grande masse des gens rentrant dans ce que l’on appelait la norme. Il est désormais gestionnaire de revendications particulières agrégées en syndicats d’intérêts. Sa mission est aujourd’hui de s’assurer que toutes les marges, tous les sentiments alternatifs, toutes les volontés de ne pas faire partie du mainstream, justement, soient respectées. Il ne s’agit plus d’abolir la distinction entre la norme et les marges, mais d’abolir le concept même de norme. La posmodernité ne veut pas normaliser la marge, elle veut marginaliser la normalité. Elle ne veut pas élargir le standard, mais faire de l’ancien standard une exception, et au fond une nouvelle forme de déviance. Ce sont les représentants désemparés de cette normalité, de ces standards désuets, qui ont défilé le 17 novembre.

Le milieu des pratiques, la médiocrité, apparaît en réalité par contraste non plus comme l’objectif auquel s’agréger mais au contraire et paradoxalement, comme le repoussoir et même le coupable désigné. Souvenons-nous que « paysan » vient du latin paganus, païen, car le peuple des campagnes avait été plus difficile à convertir à la nouvelle foi chrétienne. Les gilets jaunes sont les nouveaux païens de la foi progressiste qui a conquis les villes et les intellectuels.


Publié dans l’Opinion

Président fondateur de l’Institut Sapiens. Professeur à l’Université de Bordeaux, chroniqueur et essayiste, il a cofondé en décembre 2017 la 1ère Think Tech française.

Une pensée sur “Gilets jaunes: la révolte des médiocres”

  1. Je me disais : « Tiens, tiens, va-t-il modérer son « libéralisme ? » Eh bien, pas du tout, du moins pour le moment. Seule phrase à retenir : « La posmodernité ne veut pas normaliser la marge, elle veut marginaliser la normalité. « 

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