En annonçant la mise au point d’un algorithme d’intelligence artificielle capable de donner les probabilités de décès, de sortie ou de réadmission d’un patient à l’hôpital, Google accomplit un nouveau pas vers une appropriation de la santé dont on est loin de mesurer toutes les conséquences. Le modèle d’affaires des géants du Net est simple dans son principe et redoutablement efficace. En fournissant gratuitement toutes sortes de services, ils parviennent à attirer une grande masse d’utilisateurs, audience qu’ils monnayent essentiellement grâce à la publicité. La masse des données collectées permet de fournir des services de plus en plus performants aux consommateurs.

Le moteur de recherche, grâce auquel chacun peut aller trouver sur le réseau les informations pertinentes, a été le premier d’entre eux. De fil en aiguille, ce sont tous nos besoins qui ont leur service: se déplacer, voyager, se nourrir, communiquer, etc. La santé n’est au fond que le service ultime. Les grands acteurs du numérique n’ont jamais fait mystère de leur volonté de se lancer dans ce secteur. Ils y consacrent les investissements colossaux dont ils sont capables et développent des solutions de diagnostic, et plus largement de monitoring de la santé, qui commencent à obtenir de réels résultats. La médecine personnalisée, participative, prédictive et préventive annoncée est en train de devenir réalité. Petit détail: elle sera entre les mains d’un nombre très restreint d’acteurs privés.

À moyen terme, les professionnels de santé qui auront accès aux patients seront ceux qui travaillent avec et pour Google

Pour comprendre les implications de la montée en puissance de Google dans la santé, il faut souligner la logique sur laquelle le métier des Gafa est fondé. À travers leurs plateformes qui relient les clients et les fournisseurs, ils sont en position de percevoir une sorte de commission sur chaque mise en relation. En désintermédiant un secteur, ils s’érigent en fait en nouveaux intermédiaires exclusifs. À moyen terme, les professionnels de santé qui auront accès aux patients (ceux plus exactement vers qui le système orientera les patients) seront ceux qui travaillent avec et pour Google. Continuer à aller voir un praticien seul dans son cabinet avec son Vidal au lieu de consulter celui qui utilisera les nouvelles ressources de l’IA paraîtra aussi absurde que d’aller interroger un médecin de Molière ou un marabout.

La santé était un service profondément contrôlable (on pouvait interdire l’exercice illégal de la médecine) et non délocalisable. Elle va devenir une «utilité» comme une autre, fournie via des sortes d’abonnements par des sociétés situées hors d’Europe auxquelles nous ferons confiance car elles proposeront objectivement le meilleur service. La vraie valeur du service sera dans le recours à l’algorithme de diagnostic. Pas dans le sourire du médecin ou la gentillesse de l’infirmière.

À terme, les professionnels de santé seront «recrutés» par les plateformes comme aujourd’hui les chauffeurs Uber, notés en fonction de leurs performances

Les professionnels de santé seront «recrutés» par les plateformes comme aujourd’hui les chauffeurs Uber, notés en fonction de leurs performances et contraints de reverser une part substantielle de leurs revenus. Tout ce qui pourra être fait sous forme de téléconsultation ou de téléopération, donc virtuellement entièrement hors du sol européen, le sera. Captation des données et renforcement des performances des outils médicaux permettront, comme c’est déjà le cas, une prise d’avance irrattrapable de la part de ces outils que nous ne maîtriserons pas. Nous devrons mendier l’accès à l’algorithme pour avoir le meilleur service de santé. Et donc accepter le prix qui nous sera demandé.

Que faisons-nous pour empêcher le hold-up sur la santé qui se profile à brève échéance? Nous devrions décréter l’état d’urgence pour notre système de santé, ériger l’innovation en ce domaine en priorité, faire exploser les expérimentations, dynamiter les inerties, mener des réflexions audacieuses sur la formation et l’évolution des professionnels de santé. Une certitude doit nous animer: les lignes Maginot réglementaires nous protégeront aussi peu qu’elles ont protégé nos acteurs du commerce, de l’audiovisuel ou du transport.


Publié dans le Figaro

Président fondateur de l’Institut Sapiens. Professeur à l’Université de Bordeaux, chroniqueur et essayiste, il a cofondé en décembre 2017 la 1ère Think Tech française.

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