L’Histoire est toujours pleine d’enseignements. Je vous propose aujourd’hui un petit retour en arrière pour éclairer un peu le pourquoi du retard français en matière d’informatique.

« La France est le seul pays industrialisé ou la recherche publique n’a pas réussi a construire d’ordinateur dans la période pionnière.» déclare Pierre-Éric Mounier-Khun. La période dont il parle commence dans l’entre-deux-guerres. Les causes profondes sont à rechercher dans la pauvreté de la recherche à cette époque, ainsi que dans la faiblesse des besoins de calcul, découlant eux-même de la faiblesse de la R&D dans l’industrie électrique de l’époque. La défaite de 1940 fera prendre à la France un retard de 4 années et dans les années 50, on assistera à l’échec des organismes engagés dans la construction de calculateurs numériques (Institut Henri Poincaré, CNRS, ONERA…)

Tandis que d’autres sciences prenaient un essor certain (aéronautique, nucléaire…) la faiblesse d’une « tradition du calcul » semble être la principale cause de notre « retard de croissance ». Après 1950, le « besoin de calcul » permet le démarrage de « l’informatique » dans des pôles universitaires à forte tradition technologique (Grenoble, puis Toulouse et Nancy). Mais l’émergence de l’informatique prend du retard dans les grandes écoles d’ingénieurs qui ne font pas, alors, de recherche.

Dans les années 60, une logique incarnée par le groupe Bourbaki (fondé dans un café du Quartier latin en 1935 !) contribuera à créer deux représentations antagonistes de la Science, l’une liée à la Culture, l’autre liée à la Technique. Ça n’a l’air de rien, mais cette orientation des talents mathématiques vers des sujets éloignés de l’informatique, conjuguée à la place prépondérante de l’analyse dans la tradition mathématique au détriment de la position très marginale de la logique ne permettra pas à cette science d’émerger en tant que telle. Dans les années 60, l’informatique est qualifiée de « science incertaine » et ce n’est qu’en 1972 que des instances d’évaluations apparaissent enfin (sous-section au CNRS et au CCU en 1972, section de plein droit au CNRS en 1975 et en… 1983 au CNU).

Pour revenir sur la phrase d’introduction, des tentatives de construction d’ordinateurs sont lancées en 1960 par trois équipes :  deux sont réalisés par des équipes d’automation (au LAG de R.Perret et à l’ISEN par V. Cordonnier) et la troisième dans un laboratoire d’informatique dont les fondateurs ne sont pas mathématiciens. Les matheux de l’époque, eux, restent dans leur tour d’ivoire, continuant plus longtemps que dans tous les autres pays à utiliser les cuves rhéoélectriques (!) au lieu de se pencher sérieusement sur les possibilités offertes par les ordinateurs. Contrairement à ce qui s’est produit ailleurs, ni les laboratoires de mathématique, ni les écoles d’ingénieurs n’ont entrepris de construire d’ordinateur avant les années 1960 (pour rappel, Alan Turing travaille sur l’Intelligence Artificielle en 1950 et présente sa machine dès 1936).

La perception du « calcul informatique » ou de ce qu’on appellera la « réception de l’ordinateur » se fera avec grande difficulté, les scientifiques et ingénieurs français ayant une formation fragmentaire de cet art. Les développements suivent de la même façon : on utilise l’informatique dans la mécanologie (Couffignal), en électronique (Raymond) ou pour un produit (Bull versus IBM). À l’Université, on refusera le statut de « science » à part entière à l’informatique, activité à la fois nouvelle et interdisciplinaire. Science d’ailleurs impossible à caser d’un point de vue politique, et sans distinction sensée entre recherche fondamentale et recherche industrielle.

On peut comprendre dans ces quelques mots comment un pays peut prendre dix ans de retard dans un domaine ultra-compétitif. Le petit jeu que je vous propose est de rejouer ce scénario avec l’Intelligence Artificielle et de voir si effectivement, l’État (par de grands programmes de recherche), les Universités (par la création de Chaires dignes de ce nom), les Écoles d’Ingénieurs (par la réalisation de prototypes réellement innovants) ont pu, en leur temps (c.a.d. 2010-2015) rivaliser avec leurs concurrents (GAFA et BATX) ?

France, tu es en retard.

Après des études de biologie et deux années dans les forces spéciales, Stéphan Le Doaré se tourne vers l’informatique. Actuellement gérant de la société DSI Concept à Marseille, il conseille les entreprises dans la structuration de leur système d’information. Son deuxième roman aborde l’Intelligence Artificielle et le Transhumanisme d’un point de vue social et prospectif. Les conférences qu’il anime sur le sujet de l’I.A. replacent ce thème dans les contextes géopolitique, économique et sociétal. Il est également membre du LICA (Laboratoire d’Intelligence Collective et Artificielle)

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