Le grand débat ouvre la voie à une utile remise à plat des missions de l’État. Chacun a compris que la baisse réelle de la fiscalité ne sera possible qu’au prix d’une modération des dépenses, et donc d’une concentration de l’action publique sur ses tâches essentielles. Le dernier rapport du Haut Conseil à l’égalité (HCE) nous offre une magnifique occasion de nous rappeler l’utilité douteuse des élucubrations produites par ces «machins», pour emprunter l’heureuse expression du général de Gaulle.

L’idéologie progressiste, qui veut éradiquer les rapports de dominations perçus comme omniprésents, s’est trouvée une nouvelle cause dans la lutte contre l’humour non conforme. Le rapport du HCE sur le sexisme, claironné sur les réseaux sociaux, a eu le courage d’aller au fond de ce problème grave en ne reculant devant aucun des terrifiants constats. La noirceur de notre âme y est révélée. L’étude va loin dans l’analyse statistique de nos déviances. On y apprend qu’«un homme sur trois trouve drôles les blagues sexistes», que c’est aussi le cas d’«une femme sur sept» (qui est-elle l’infâme, la traîtresse à son sexe?). 38% des Français auraient été exposés à au moins une blague jugée sexiste au cours de l’année 2017. Un chiffre qui donne le tournis: nous vivions en enfer et nous ne le savions pas.

Le visionnage de 6 vidéos (impressionnant échantillon) sur Youtube permet de plus aux auteurs du rapport d’affirmer que 83,3% des vidéos y «mobilisent des ressorts sexistes». C’est aussi le cas de 37% des 35 blagues collectées sur un site spécialisé. Les «statistiques» de ce type s’étalent, avec moult détails, sur une dizaine de pages. Les recommandations du HCE sont à la hauteur de l’enjeu: il conviendrait d’approfondir et de systématiser les études pour traquer dans les sketchs les marques de sexisme. Les chaînes de télévision devraient rendre compte de la proportion d’humoriste de chaque sexe. Il faudrait encourager au signalement (euphémisme pour «dénonciation») de tout contenu «relevant de préjugés sexistes»… Le rapport nous livre aussi une analyse sociologique définitive dont le fil rouge, forcément, est la domination: «il arrive que des femmes, mais aussi des hommes, rient de blagues qu’ils jugent ou elles jugent sexistes pour ne pas se sentir exclus (j’ôte l’écriture inclusive systématiquement employée pour ne pas lui faire une inutile publicité): c’est une manifestation très concrète de domination». Qui dira le supplice secret de ces martyrs du quotidien contraints de cacher leur dégoût dans un entrain de bon aloi au milieu de la troupe des pécheurs à l’humour malsain? Vite, une cellule de soutien psychologique pour les traumatisés de l’humour déplacé.

Ces délires ne mériteraient qu’un haussement d’épaules s’ils ne se prenaient pas extrêmement au sérieux et s’ils n’étaient pas la traduction de deux maux qui sont à l’origine des dérives dépensières de l’État.

Le premier a été largement décrit par des théoriciens du choix public comme Niskanen. L’administration n’aura de cesse de justifier son existence. Production de rapports inutiles et de normes en sont les inévitables conséquences. Comme une métastase, les entités publiques ne dépendent pas pour leur survie de leur capacité à séduire des clients, comme une entreprise. Elles peuvent ainsi parfaitement survivre à leur inutilité, voire prospérer en dépit de leur nocivité sociale. La pente naturelle de leur action les conduira à grossir. Les nouvelles normes demanderont des agents supplémentaires pour en contrôler le fonctionnement, des «moyens de suivi» seront réclamés. Dans deux ans, au rythme du HCE, nous aurons besoin d’un immeuble plein de vaillants agents de l’État s’employant à comptabiliser les blagues, soupeser les sous-entendus, noter les sourires (n’avons-nous pas déjà les «regards appuyés»?), suivre jusqu’aux signes neuronaux de notre réjouissance à un trait d’humour réprouvé par l’orthodoxie.

La police de l’humour veillera. Il n’y a virtuellement aucune limite au déploiement d’un quadrillage des discours au moyen d’un arsenal toujours plus vétilleux de normes morales. Après le temps de la réprobation, viendra celui de l’interdiction puis de la rééducation. Ils iront chacun de pair avec leur bataillon de gentils fonctionnaires.

Impossible d’en vouloir aux braves membres du prestigieux HCE. Ils ne sont que les exécutants d’une logique inhérente à l’organisation qui les emploie. Si un responsable politique jugeait utile de créer un Haut Conseil à la Politesse, ce dernier accoucherait rapidement de sondages sur les bonnes manières, de statistiques sur les «bonjour Monsieur», de baromètres du «merci» et de cours de savoir-vivre dispensés dans les écoles. Aucune administration n’a jamais annoncé qu’elle se sabordait après avoir constaté son inutilité.

Le second mal endémique de l’action publique n’est que la transposition, au niveau de l’État, du besoin éperdu d’être utile qui nourrit la boursouflure des administrations. Dans l’État-providence sénescent, la répression du vice et la promotion de la vertu est devenu une raison d’être permettant de faire oublier son échec total sur la mobilité sociale, l’accession des populations les plus modestes aux savoirs de base ou le maintien de la sécurité. La puissance publique ne veut plus seulement permettre la liberté en maintenant l’ordre et en offrant un cadre juridique aux rencontres des volontés, elle se veut la représentante de la nouvelle religion du Bien, dont les fonctionnaires sont le clergé et les agences comme l’HCE les inquisitions. Il s’agit d’imposer non seulement aux actes, mais aussi aux discours et aux pensées le respect de son catéchisme.

Refusons les oukases bien-pensantes des nouveaux fonctionnaires du bonheur calibré. Non aux commissaires politiques de l’humour. Faisons barrage à la comptabilité morale. Que l’État cesse de s’occuper du contenu des histoires drôles. Qu’il économise cette belle énergie pour la consacrer à des tâches moins vaines. S’il est un message qui nous est venu des ronds-points depuis deux mois, c’est bien celui d’un ras-le-bol face à l’excès d’intervention de la puissance publique. Arrêtons, comme disait Pompidou, d’emmerder les Français. Ces derniers ne demandent pas des subventions, mais veulent pouvoir vivre de leur travail sans que l’État leur en ponctionne le fruit. Ils ne veulent pas plus de micromanagement lénifiant, mais qu’on les laisse décider de leur vie. Ils ne veulent pas qu’on leur explique de quoi il convient de rire, mais qu’on leur laisse la liberté d’être heureux.


Publié dans le Figaro

Une pensée sur “Et si on arrêtait d’emmerder les Français ?”

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