Parmi les mesures nées du Grand débat, la suppression de l’Ecole Nationale d’Administration est l’une des plus symboliques. Les anciens de ladite Ecole ou candidats mis à part, il y a fort à parier qu’elle remporte l’unanimité des suffrages. Il faudra veiller malgré tout à ce que la réforme ne passe pas à côté de l’enjeu réel.

D’abord, il ne faudrait pas que la suppression de l’ENA soit une simple concession au puissant courant anti-élite qui sévit en France. Désigner l’ENA comme victime émissaire ne fera qu’attiser ce courant qui y verra une sorte de confirmation. Cela ne règlera pas le problème plus large du manque de reconnaissance du rôle social et de la légitimité des responsables économiques et politiques. Cela pourrait au contraire nourrir l’idée populiste selon laquelle il serait possible de se passer d’élite dirigeante, exactement comme on a autrefois guillotiné Lavoisier au motif que « la révolution n’a pas besoin de savant ».

Supprimer l’ENA, c’est aussi risquer de substituer à un mécanisme fondé sur le mérite un recrutement moins transparent. Ce serait un retour à l’endogamie dont il s’était précisément agit de sortir. Ébauchée dans son principe par Jean Zay avant-guerre et créée par Michel Debré en 1945, l’ENA avait pour fonction de démocratiser la haute fonction publique en créant un mode de sélection objectif minimisant les risques de népotisme et de favoritisme. Si des mécanismes de reproduction sociale et de fermeture sur soi de cette aristocratie d’Etat ont été réintroduits, c’est moins du fait du concours en lui-même qu’en raison du système pervers des grands corps. C’est lui qu’il conviendrait de transformer, voire de supprimer. En sélectionnant à 25 ans, sur des critères très scolaires, les membres à vie d’une caste bénéficiant d’une exclusivité d’accès aux postes de la haute fonction publique, on a laissé les pilotes de la France s’enfermer dans le cockpit. La réforme de l’ENA ne peut être que la traduction d’une réforme en profondeur de la haute fonction publique, qui doit elle-même procéder d’une redéfinition du rôle de l’Etat. Au XXIe siècle, la technologie détermine si profondément le fonctionnement de l’économie, de la société et de la politique que les hauts fonctionnaires ne doivent plus simplement être des spécialistes du droit. Ils doivent aussi et surtout être des scientifiques disposant en sus d’une très solide compétence économique. L’évaluation régulière de leurs résultats et la fin de l’emploi garanti à vie devrait permettre d’attirer et de garder les meilleurs tout en introduisant une opportune respiration dans les carrières. Sélectionner des hauts dirigeants publics pour la richesse de leur expérience sur la base de contrats fixant des objectifs précis empêchera que la préservation du système et le développement de l’Etat soit leur principal objectif. Une réelle expérience de la gestion d’entreprises privée les sensibiliserait à la difficulté réelle de cette activité et faciliterait l’adaptation de la fiscalité et des normes qui pèsent elles.

Supprimer l’ENA est assurément un slogan à succès pour une homme politique en mal de décision populaire. Mais cela ne dit rien de ce qui, nécessairement, devra la remplacer. Les problèmes de la sélection, de la formation et de la gestion des carrières des hauts serviteurs de l’Etat continueront de se poser. Attirer des élites courageuses, ouvertes sur le monde et comprenant les nouveaux mécanismes de son fonctionnement : tel est le véritable enjeu de la future réforme.


Publié dans l’Opinion

Président fondateur de l’Institut Sapiens. Professeur à l’Université de Bordeaux, chroniqueur et essayiste, il a cofondé en décembre 2017 la 1ère Think Tech française.

Une pensée sur “ENA : Grands corps malades”

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