Ce devrait être le plus beau métier du monde. Il connaît une crise d’attractivité sans précédent. Qu’avons-nous fait de la fonction d’enseignant ? Autant dire, qu’avons-nous fait de l’école ? 150 milliards d’euros environ sont consacrés chaque année à l’éducation en France. Un budget qui semble augmenter à mesure que ses performances reculent. Nos élèves sont par exemple les plus mauvais d’Europe en mathématiques. Même l’illettrisme bat des records, nous plaçant à l’avant-dernier rang des pays de l’OCDE.

Les enseignants étaient hier les hussards noirs de la République, selon l’expression bien connue de Péguy. Après une massification obtenue au prix d’une formidable dégradation des exigences, ils sont devenus les animateurs socio-culturels sous-payés d’une machine à briser l’ascenseur social. Notre école brûle, mais les élites, elles, regardent ailleurs : vers tous les établissements privilégiés, havre d’excellence dans un océan de médiocrité. Dans les établissements défavorisés, seulement 19 % des enseignants ont leur Capes ou l’agrégation, contre 90% dans les zones plus favorisées. Nous sommes incapables de mettre les meilleurs enseignants devant les élèves qui en ont le plus besoin.

Ce statu quo hypocrite où nous acceptons d’autant mieux le naufrage de l’école que nous parvenons à en sauver notre propre progéniture n’est plus tenable. Les règles du jeu sont en train de changer à grande vitesse. La diffusion des nouvelles technologies fait basculer notre civilisation dans l’ère de l’information. Le monde qui naît risque fort de n’offrir d’opportunités qu’à ceux qui auront assimilé l’essentiel des sciences et des humanités, entraîné leur cerveau à marier les approches pour comprendre et maîtriser un monde d’une complexité inouïe. L’école ne doit plus former des dilettantes, mais des athlètes professionnels de la connaissance.

La société industrielle était dominée par les ingénieurs qui en concevaient les produits. La société postindustrielle, centrée sur la ressource de l’humain, doit être dominée par les enseignants. Notre cerveau est notre actif numéro un dans la guerre économique. Tirons-en les conséquences et valorisons comme il se doit ceux qui le développent. Ils doivent redevenir l’élite et la fierté de la nation.

La révolution de l’école doit commencer par celle des salaires. Il faut stopper la suicidaire prolétarisation du corps enseignant. Un professeur des écoles débutant et un professeur certifié perçoivent 2067 euros bruts par mois. C’est l’un des salaires les plus bas des pays de l’OCDE. Objecter que le salaire n’entre pas en ligne de compte dans la motivation est aussi stupide que de dire qu’elle en est le seul déterminant. Le salaire n’est pas tout, mais il conditionne le type de profils que l’on attire. On ne peut pas compter sur le fait que tous les enseignants seront des moines-soldats prêts à vivre d’amour de leur métier et d’eau fraîche. Pour faire venir les meilleurs, il faudrait a minima doubler leur rémunération, quitte à en soumettre une partie conséquente à des critères de performance objectifs.

Bien sûr, cette revalorisation devrait s’accompagner d’autres changements d’ampleur. C’est tout l’appareil scolaire qui doit faire sa révolution. Les géants du numérique, Google en tête, rêvent de faire main basse sur l’éducation. D’énormes investissements sont consacrés au développement d’outils innovants fondés sur la compréhension de plus en plus fine de notre fonctionnement neuronal. Pour beaucoup, l’école traditionnelle est clairement une institution obsolète qui doit être remplacée. A elle de prouver qu’ils ont tort en devenant le moteur principal de la mutation vers une société de la connaissance.

Dès le primaire, l’accent doit être mis sur le développement de la capacité de l’élève à apprendre par lui-même. Il en aura besoin tout au long de sa vie. Dans le secondaire, il faut que les heures de cours, beaucoup moins nombreuses et concentrées, soient un moment de confrontation et de recoupement des connaissances, plus celui du savoir descendant. Puisque les enseignants doivent être des « coaches » de la civilisation numérique, on peut imaginer qu’ils quittent la logique de matières pour devenir des mentors de leurs élèves. Ils superviseraient leurs progressions sur une base ultra-personnalisée, en mettant à profit tous les outils numériques d’apprentissage. Les sciences de l’éducation doivent se tourner vers les neurosciences autant, voire plus, que vers la psychologie.

« Si vous trouvez que l’éducation coûte cher, essayez l’ignorance » a dit Abraham Lincoln. L’ignorance est devenue au-dessus de nos moyens. Aux juges qui lui demandaient quelle peine il proposerait pour lui-même en remplacement de la sentence de mort, Socrate répondit qu’il souhaitait « qu’on le nourrisse au Prytanée », autrement dit qu’on l’honore pour service exceptionnel rendu à la société. Nourrissons nos enseignants au Prytanée au lieu de leur tendre la ciguë.


Publié dans le Figaro

Président fondateur de l’Institut Sapiens. Professeur à l’Université de Bordeaux, chroniqueur et essayiste, il a cofondé en décembre 2017 la 1ère Think Tech française.

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