Les études réalisées ces dernières années montrent à quel point l’opinion publique a été abusée par le discours enfantin sur le numérique, la jeunesse et l’école.

En 2000, le psychologue américain Marc Prensky inventa l’expression « digital natives » et affirmait que les jeunes générations seraient bien plus à l’aise dans le monde, grâce aux nouvelles technologies. La plupart des hommes politiques sont tombés dans le panneau : les jeunes allaient casser la baraque grâce au numérique et ils deviendraient tous codeurs informatiques.

Le problème est que le fétichisme technologique fait prendre énormément de retard aux sciences de l’éducation. Distribuer des tablettes sans évaluer l’impact des nouvelles technologies sur l’apprentissage rassure les politiques, qui ont acheté des slogans commodes, mais démagogiques. Anonner « tous codeurs » et « des tablettes pour tous » est à la portée du premier politicard venu.

Le multitasking des jeunes est une illusion

A l’inverse, comprendre les sciences de l’éducation, étudier les méthodes pédagogiques exige un travail de fond. Améliorer l’éducation est extrêmement difficile, voire décourageant. Les études réalisées ces dernières années montrent à quel point l’opinion publique a été abusée par le discours enfantin sur le numérique, la jeunesse et l’école. Paul Kirschner et Pedro De Bruyckere, chercheurs en sciences de l’éducation, ont montré que les digital natives, spontanément experts numériques et capables de traiter simultanément de multiples sources d’information, sont un mythe : le multitasking des jeunes est une illusion.

Des chercheurs de Princeton et de l’UCLA ont comparé la prise de notes au stylo et au clavier. Avec un ordinateur, la prise de notes des étudiants est moins efficace, et les étudiants répondent moins bien aux questions. Pis, les ordinateurs connectés à Internet entraînent une dispersion de l’attention des élèves.

Tous les gamins savent publier des stories sur Snapchat mais un tiers des jeunes Français ne sait pas remplir un formulaire électronique. En fait, les digital natives sont des consommateurs passifs d’information et ne se débrouillent pas mieux que les gens plus âgés pour répondre à une requête Google. La question de la généralisation de l’apprentissage du code informatique est elle aussi traitée avec naïveté.

C’est, en apparence, une proposition pleine de bon sens ; en réalité, cela montre que les politiciens ne maîtrisent pas le sujet. Avoir une culture générale informatique est, bien sûr, essentiel pour être un citoyen comprenant les enjeux numériques et capable de participer au débat politique, mais seulement 15 % des enfants ont les capacités intellectuelles et d’abstraction logique leur permettant de coder en Python. Cette vision technologique est dangereuse : elle empêche d’améliorer l’éducation.

Le temps ne fait rien à l’affaire…

Pendant que l’on fantasme sur l’effet magique des outils numériques sur le niveau de nos enfants, on ne regarde pas les mauvais résultats de l’école dans le monde réel. Derrière les fantasmes, la réalité est triste : le dédoublement des classes de CP en zones difficiles dites REP+, par exemple, a un impact extrêmement faible malgré un coût considérable. Comme l’explique Franck Ramus, le spécialiste de la cognition à Normale sup : « La France ne peut plus continuer à ignorer les évaluations scientifiques des méthodes pédagogiques. Donner des tablettes aux élèves sans réfléchir aux contenus et aux usages a aussi peu de sens que de leur donner du papier en pensant les rendre ‘book-native’ comme par magie ».

Le jeunisme technologique a fait des ravages chez les politiciens. Il faut maintenant abandonner la pensée magique. Georges Brassens avait tout compris en 1961 : « Le temps ne fait rien à l’affaire,/Quand on est con, on est con./Qu’on ait vingt ans, qu’on soit grand-père,/Quand on est con, on est con. » Avec ou sans tablette…


Publié dans L’Express 

Une pensée sur “Digital natives : histoire d’une escroquerie politique”

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