Un décret du 16 septembre 2018 signé par le Premier ministre aménage un concours externe d’entrée à L’École nationale d’administration (ENA) réservé aux titulaires d’un diplôme de doctorat. Même si le nombre de reçus sera dans un premier temps symbolique, il s’agit d’un symbole majeur pour l’avenir de la Fonction publique, pour les Universités et pour la recherche en France. 

Urgent de diversifier les profils

Trois à quatre places créées chaque année : ce n’est pas beaucoup mais c’est déjà un début. A partir de l’année 2019, l’ENA ouvrira, à titre expérimental pendant cinq ans, un quatrième concours réservé aux personnes titulaires du diplôme de doctorat. Ce concours comprendra trois spécialités : sciences de la matière et de l’ingénieur ; sciences de la vie ; sciences humaines et sociales. Même si le nombre de docteurs recrutés chaque année par l’ENA sera encore très faible, ce décret marque symboliquement une étape importante. Dans son rapport sur les concours d’entrée à l’École nationale d’administration (ENA), le jury de la prestigieuse école a déplorait elle-même des prises de position excessivement prudentes de nombreux candidats. « Le jury met en garde formateurs et candidats contre les risques de «formatage» des préparations qui enlèvent tout naturel et toute pensée autonome au candidat, formé à la réponse moyenne et sans risque ». Les administrations ont voulu imposer le règne du technicien. Avec la révolution numérique, les besoins ont changé. On a besoin de personnes capables de déchiffrer les informations par elles-mêmes et d’aller plus loin que ce qui était fait par le passé. Il ne s’agit plus de reproduire des schémas établis mais d’en créer de nouveaux. L’accès, ainsi réalisé, des docteurs à l’ENA pourrait servir de point d’appui pour aller enfin vers la reconnaissance des profils ayant un doctorat en France.  C’est une avancée l’essentiel. Au delà du seul cas de l’ENA, le décret permettra ainsi d’éprouver un dispositif de recrutement spécial pour les docteurs, en vue de l’étendre à des situations analogues au sein de la Fonction publique. Il aidera également à installer le doctorat comme une formation d’excellence spécifique, à ne plus confondre avec le diplôme de médecin.

Les entreprises ont aussi besoin des docteurs

La faible valorisation des docteurs, propre à la France, est un symptôme particulièrement inquiétant, dans la mesure où les organisations sont plus que jamais aux prises avec des questions ou des savoirs technologiques et scientifiques pointus. Or les docteurs peuvent aider les administrations et les entreprises qui ont besoin d’expertises à décrypter le monde et construire l’avenir différemment. Alors que le doctorat est perçu comme une formation d’élite dans le monde entier, les docteurs français ont toujours plus de difficultés à convaincre de leur valeur ajoutée. Dès lors, il ne faut pas s’étonner si la France forme deux fois moins de docteurs que l’Allemagne et cinq fois moins que les États-Unis. Malheureusement 30% de experts de haut niveau formés dans les universités françaises quittent aussi notre pays après y avoir fait leur thèse. Pour conserver notre place dans la compétition économique mondiale, il devient urgent de valoriser la recherche française et de créer des conditions « d’épanouissement » pour les jeunes docteurs avec des débouchés sérieux. En dehors des réseaux d’anciens, le profil des docteurs n’a en effet rien à envier aux ingénieurs et autres diplômés de grandes écoles.

Un levier puissant pour innover en France

De nombreux points permettent d’affirmer que les docteurs ont à leur disposition un ensemble de compétences polyvalentes et hautement techniques pouvant servir de levier puissant à l’innovation. Il convient de rappeler que le doctorat est le diplôme universitaire le plus élevé et que l’ENA corrige seulement une anomalie française. Pour l’obtenir, le niveau master est d’abord nécessaire, ce à quoi s’ajoutent encore en moyenne trois ans et huit mois afin de rédiger une thèse de qualité. C’est un travail de longue haleine qui demande de la passion et un grand investissement. Si les docteurs sont capables d’innover dans le domaine du savoir, ils ont aussi un savoir-faire et un savoir-être particulier grâce à leurs activités doctorales et extra-doctorales, ainsi qu’à la gestion de projet. En composant avec des contraintes budgétaires auxquelles la recherche académique française n’a malheureusement pas échappé, en échangeant quotidiennement à la fois avec des étudiants et des chercheurs bien établis, en assumant seul la responsabilité de recherches dont ils doivent constamment maîtriser chaque aspect, les doctorants appelés à devenir docteurs s’approprient en réalité très tôt les ressorts essentiels de la logique entrepreneuriale bien loin du confort routinier formé pour s’attaquer à des problèmes dont nul ne connaît la solution. Pour conclure, une des grandes plus-values d’un doctorat, parfois peu visible mais bien réelle, est l’appréhension des difficultés et la recherche incessante d’aller au-delà du statu quo.


Publié dans les Echos

Lauréat du Prix des Talents de la Recherche décerné par RUE 89 et FABERNOVEL, Yann-Maël LARHER a soutenu le 31 mai 2017 sa thèse intitulée « les relations numériques de travail » sous la direction du Professeur Jean-François CESARO à l’université Panthéon-Assas.  Passionné par les nouvelles pratiques collaboratives, il a travaillé en tant que juriste et en tant que communicant dans différentes organisations (Stratégie Gouv, TOTAL, VINCI). Il intervient désormais auprès de divers publics (chefs d’entreprises, politiques, étudiants, RH, commerciaux, syndicats) afin de favoriser l’adoption de nouveaux modes de travail. Il a fondé okaydoc.fr, une plateforme de docteurs (PhD) consultants/speakers pour accompagner les entreprises dans leur stratégie d’innovation.

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