Dans un précédent article, nous avons tenté de définir l’éthique par ce qu’elle n’est pas. Bien évidemment, si l’exercice permet de clarifier le sens du mot en creux, il ne suffit pas à le définir en plein. Intéressons-nous donc à ce qu’est l’éthique.

La première chose que nombre de commentateurs semble oublier que l’éthique est une branche de la philosophie, au même titre que la métaphysique, l’esthétique et la logique. Si ce rappel peut ressembler à un truisme, il n’en est pas un pour celles et ceux qui font de l’éthique un outil rhétorique, une technique de marketing parmi d’autres, un moyen de la gouvernementalité foucaldienne… une cosm-éthique.

Le recours à l’étymologie n’offre guère plus d’aide et ne propose qu’une approche parcellaire de la réponse. Issu du grec ἠθη (ithi) signifiant « mœurs », le mot éthique se rapproche de son équivalent latin mores qui a donné le mot « morale ». C’est, éventuellement, en s’intéressant au mot ἠθός (ithos), singulier de ἠθη, qui renvoie aux qualités d’un individu, que l’on peut entrevoir la différence entre morale et éthique, et revenir à cette idée d’une éthique spécifique aux choix individuels là où la morale relève de normes plus globales qui s’imposent à chacun. Cette distinction est d’ailleurs confirmée par l’éthique de la vertu aristotélicienne qui vise au bonheur (εὐδαιμονία/eudaimonía) en posant la question « quelle genre de personne dois-je être? ».

À ce stade l’éthique et la morale semblent pour autant assez similaires. D’autant que l’éthique a cela de commun avec la morale qu’elle est un médiateur entre les individus. Toutes deux visent, en effet, à assurer des relations interpersonnelles harmonieuses au sein d’un groupe social. En établissant des normes de vie en commun, elles permettent de conditionner des comportements considérés comme appropriés et donc de faciliter les interactions. En cela elles sont profondément intersubjectives. Afin d’assurer cette harmonie, éthique et morale reposent sur des valeurs, c’est-à-dire un corpus d’idéaux qui conditionnent des orientations et des préférences collectives sur ce qui est désirable et ce qui ne l’est pas. Contextuelles et subjectives par nature, les valeurs confèrent aux jugements moraux et éthiques une valeur toute relative.

Mais, contrairement à la morale, l’éthique est également un médiateur interne à chaque individu. Une relation à Soi-même comme un autre pour reprendre le titre de l’ouvrage de Paul Ricœur. Elle est le Jiminy Cricket de Pinocchio, l’Alfred de Batman, elle est notre conscience, cette petite voix qui nous guide dans nos choix en faisant la part entre l’acceptable et l’inacceptable, entre la conformité aux normes morales et leur violation pour des motifs contingents, entre la norme imposée et celle que l’on se construit, entre conformisme et anticonformisme normatifs. Elle est ce guide qui nous permet d’opérer des choix face au dilemme moral, c’est-à-dire lorsque deux règles s’opposent. Une illustration récente est celle de la déclaration d’immoralité de l’arme nucléaire par le Pape François qui impose aux militaires français catholiques de choisir entre « deux maîtres », si ce n’est entre deux religions : la religion séculière et son dieu qu’est la Nation et la religion spirituelle représentée par le Saint-Père. Un choix entre deux obédiences à deux cadres moraux qui en l’occurrence s’opposent. En bref, l’éthique, en plus d’être une médiation à l’Autre, est une relation dialogique avec soi-même face à un choix d’action.

De fait l’éthique est contingente, liée à une situation, un lieu, une époque, un contexte…. En tant que jugement porté sur un choix d’action, elle est subjective puisque le jugement éthique est très majoritairement produit a posteriori par « les Autres » à l’aune de leurs propres valeurs et des normes en vigueur au plan social. Trop souvent hâtive dans sa sanction, l’éthique suppose pourtant, pour être juste, une capacité à se « mettre à la place » de l’Autre.

L’éthique relève donc d’un choix opéré dans un cadre moral. Elle peut s’y conformer ou s’y opposer, elle peut être morale ou immorale[1]. En tout état de cause, tout acte jugé sur le plan éthique ne peut l’être qu’au regard des normes morales en vigueur et en prenant en compte les éléments contingents qui l’ont motivé. Ainsi en va-t-il du recours à la torture.

Au final, l’éthique renvoie à un choix d’action qui peut être jugé au regard de normes morales. Elle ne peut, ni ne doit, être une condamnation, un stigmate arbitraire ostracisant. Elle est le résultat d’un processus complexe de décision et de compréhension des choix concernés par son jugement. Elle est exigeante intellectuellement. Elle est tout ce que n’est pas la cosm-éthique.


[1]Nous rejetons toute idée d’amoralité chez l’être humain en capacité d’opérer des choix normés, étant entendu que la morale est un jugement normatif à la fois sur le Bien et sur le Mal. D’autre part, l’absence de réflexion morale ou le rejet de la morale n’induisent pas l’absence de morale.

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