« Qui serait assez grossier pour ne pas voir cette supercherie palpable ? Mais qui donc serait assez hardi pour qu’il admette la voir ? » écrit Shakespeare dans Richard III. Après la vidéo choquante du pistolet braqué par un élève sur la tempe d’un professeur, la dégradation réelle de notre système scolaire, jusqu’à présent taboue, est devenue publique. En témoigne le succès du mot-dièse « pasdevague » dans lequel les enseignants racontent leurs difficultés de discipline et surtout les réponses laconiques voire comminatoires d’une hiérarchie qui voulait les cacher. La déliquescence de l’école répond assez logiquement au risque de quasi guerre-civile dans nos banlieues formulé à demi-mot par le ministre de l’Intérieur sortant Gérard Collomb.

Chaque nouvelle génération, écrivait Hannah Arendt dans La Crise de l’éducation, arrive comme un déferlement de barbares sur la civilisation. Il appartient à l’éducation de civiliser ces hordes. Une mission que notre système éducatif a entièrement abandonné, sous l’effet d’un relativisme qui a essentiellement consisté en la censure de notre propre culture accusée d’être « bourgeoise ». Pour la société, l’école ressemble plus à un couvercle qu’on mettrait sur la cocotte minute qu’à un quelconque instrument d’apaisement.

On prétend travailler à alléger le poids du déterminisme social, alors qu’en réalité on prépare l’explosion par un déni dramatique au moment où l’économie numérique rend l’éducation plus essentielle que jamais. Nous avons besoin d’un système de transmission à la pointe, assoiffé d’innovation, concentrant l’attention et l’expertise des meilleurs cerveaux de notre pays, sans quoi nous serons ravagés par les mutations induites par une intelligence artificielle que nous n’aurons sue ni produire nous-mêmes ni anticiper. Les bouleversements rapides que vont provoquer les technologies dans une économie insuffisamment préparée attiseront jusqu’à la tragédie le ressentiment d’une jeunesse à laquelle le monde n’offrira aucune place.

On voit bien que la réforme, hélas, ne saurait consister en une énième révision de « programmes » qui n’ont depuis longtemps plus aucun impact sur l’activité de certaines classes si semblables aux violentes tribus d’enfants ensauvagés mises en scène par Golding dans Lord of the flies. Et si la refondation de nos institutions dont la France a besoin en ce siècle nouveau venait d’abord de l’école ? Le bilan catastrophique du système actuel, de plus en plus reproducteur d’inégalités et dont l’efficacité est insensible à la quantité de ressources qu’on y consacre, ne souffre pas contestation. Nous sommes en octobre. Il serait encore temps encore d’annoncer un big bang de l’institution scolaire pour la rentrée 2019. L’urgence n’autorise plus l’ensablement dans de vains comités de réflexion.

Il faut refonder l’école selon trois axes : l’exigence d’excellence plutôt que l’idéal égalitaire qui nivelle par le bas, la rigueur de la discipline plutôt que la culture de la faiblesse et de l’excuse, la liberté des enseignants conditionnées à des objectifs d’efficacité plutôt que l’uniformité illusoire des programmes.

Il y a évidemment une alternative à la réforme (celle que l’on préférera évidemment, ne nous faisons aucune illusion) : remettre sagement le couvercle sur la marmite. Pas de vague. Jusqu’à ce que le tsunami nous recouvre.


Publié dans l’Opinion

Président fondateur de l’Institut Sapiens. Professeur à l’Université de Bordeaux, chroniqueur et essayiste, il a cofondé en décembre 2017 la 1ère Think Tech française.

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