Alors que le New York Times et le Washington Post utilisent des algorithmes avancés pour présélectionner des unes, recommander intelligemment des articles ou générer du contenu rédactionnel sans valeur ajoutée éditoriale, la presse française avance timidement dans son évolution analytique et numérique. Force est de constater que le pays de Molière a du mal à marier ces hommes et ces femmes de lettres aux scientifiques de la donnée. Et pourtant, l’issue est un grand amour qui perdure dans la durée. Que ce soit dans la consommation de contenu rédactionnel, dans la rédaction d’articles factuels ou encore dans l’investigation, la data est un levier qui donne au journaliste la noblesse et le pouvoir de son métier : l’analyse, l’opinion et les enquêtes par des échanges humains irremplaçables. À quand ce coup de foudre qu’on attend tous, mais qui tarde à venir ?

Les journaux et magazines français ont entamé depuis de nombreuses années déjà une stratégie analytico-numérique de la consommation d’articles à travers leur site Internet ergonomique et intelligemment architecturé. Cela passe par la captation et l’analyse des données de navigation, qui permettent de mettre en avant les contenus à forte popularité, mais aussi à mieux personnaliser les recommandations au lecteur plus exigeant. Néanmoins, il reste encore deux domaines sous-explorés par la presse de notre pays, que sont l’investigation et la rédaction aidées par la data et l’algorithmique.

Collecte et analyse de données

En 2015 sort sur grand écran le film Spotlight qui retrace l’histoire du groupe de journalistes atypiques du journal The Boston Globe, qui contribua en 2002 à résoudre la plus grande affaire de pédophilie dans l’Église catholique… grâce à la data ! Cette équipe d’investigation s’est en effet armée de l’un des premiers journalistes analytiques, Matt Carroll, pour collecter et analyser les données sur les victimes et les suspects afin de démêler ce scandale. La data peut être utilisée au sein d’algorithmes de catégorisation et de corrélation afin d’identifier des schémas comportementaux ou événementiels, déterminants dans une enquête. Une investigation journalistique soutenue analytiquement et algorithmiquement peut permettre au journaliste de mieux cibler ses entretiens, qui lui fourniront les éléments-clés à son reportage.

À Bloomberg, des scientifiques travaillent en étroite collaboration avec des journalistes pour la rédaction automatisée d’articles. Pour cela, des algorithmes sont développés pour détecter des signaux faibles dans les flux officiels de données financières et économiques afin de générer des articles d’une ou deux phrases décrivant factuellement une évolution remarquable du prix d’un stock ou encore de l’indice économique d’un pays. L’idée n’est bien évidemment pas de remplacer le journaliste, mais de l’aider à se concentrer sur sa valeur ajoutée rédactionnelle. Une fois la news factuelle automatique publiée, le journaliste travaille sur l’écriture de son article d’analyse qui verra son taux de lecture augmentée par un intérêt précoce du lecteur pour l’article factuel automatique plus rapidement publié.

Voici un bel exemple d’utilisation du numérique pour « augmenter » l’humain, et non le faire détrôner par la machine. Le journaliste a encore de longues vies devant lui, mais encore faut-il qu’il pense à se marier… et vite !


Publié dans Le Point

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