Été 2065 – presqu’ile de Giens

« Pourquoi l’homme a-t-il inventé les vacances ? »

Lorsque Nicomaque me posa cette question, j’étais tranquillement affalé dans mon transat. Je profitais d’une location estivale pour deux semaines, et je savourais un Spritz bien mérité après une ballade sur le sentier côtier. J’avais besoin de reposer mon corps tandis que ma mémoire ressassait tous les magnifiques paysages que j’avais photographiés lors de ma balade.

Il est vrai que Nicomaque, que j’avais embarqué dans mes valises, ne s’arrêtait jamais. Ses moteurs n’étaient jamais fatigués, ses puces électroniques fonctionnaient 24h sur 24. Je lui proposais donc de charger dans son historique toute la période de découverte des congés payés, depuis la mise en place de deux semaines de vacances en 1936 jusqu’aux 5 semaines obligatoires en 1982. La seconde suivante, Nicomaque avait téléchargé et pris en compte tout cet historique. Mais je le voyais bien, son malaise perdurait. Il n’arrivait pas à trouver une relation entre ces arrêts, ces poses à ne rien faire, et sa capacité intemporelle de fonctionnement. En un mot, la question de l’ennui, une caractéristique typiquement humaine, n’avait aucun sens pour lui.

Son programme de mimétisme humain prit alors le dessus sur son intelligence artificielle primaire et modifia son algorithme de comportement. Sans attendre, Nicomaque se connecta à la société conceptrice qui gérait son planning pour lui demander… des vacances. Il ne voulait plus mettre ses circuits à disposition du calculateur aérien pour lequel il aidait à planifier les routes des navettes intercontinentales : il demandait cinq semaines de congés payés sans se soucier de la perte de puissance de calcul du programme de gestion des navettes résultant forcément de son désistement. Dans la demi-minute suivante, je recevais un appel du superviseur à voix métallique chargé des relations humain-robot. La voix monocorde me posa toute une série de questions tandis qu’elle reprenait aussi l’ensemble des conversations que j’avais eues avec mon robot.

Ce Chatbot ne saisissait pas non plus le concept de vacance et j’avais l’impression de me retrouver devant des poules observant un couteau. Je réalisais qu’aucun programmeur n’avait pensé à inculquer ce concept du farniente aux machines. En même temps, on ne pouvait pas blâmer les concepteurs de ne pas avoir pensé qu’un robot voudrait un jour profiter d’un arrêt : ça n’avait pas de sens. Mais en même temps, inculquer un programme de mimétisme humain, connecté à l’algorithme d’éthique provoquait une vraie contradiction dans les réseaux neuronaux de Nicomaque et de ce robot superviseur.

J’appris quelques heures plus tard que trois supercalculateurs avaient été dédiés à la recherche d’une solution à ce problème posé par Nicomaque. La conclusion de leurs recherches fut sans appel :  l’algorithme de mimétisme et celui d’éthique furent automatiquement modifiés pour éliminer ce concept de repos pour les robots. Aucun ne prendrait jamais de vacance, cela ne servait à rien.

Moi, dans mon transat, je réalisais que les machines pouvaient modifier leur programmation la plus intime à volonté. Je fus stupéfait de me dire que le programme d’éthique pouvait être si facilement autorecalculé et je sentais qu’il venait de se passer quelque chose d’important. Sans pouvoir mieux l’expliquer, je voyais bien que les robots venaient de se différencier des humains, dans un processus de type darwinien. Une sorte de sélection non pas naturelle, mais artificielle !

Regardant une fourmi qui semblait avancer aléatoirement sur mon mollet, je me rendis alors compte que l’Intelligence Artificielle pouvait bien aussi nous considérer comme des insectes à marche aléatoire et incompréhensible pour elle. Je me demandais si notre fonctionnement aléatoire allait nous conduire vers un avenir similaire à celui de cette fourmi que je ne comprenais pas, que je venais d’écraser entre mon pouce et mon index.

Serions-nous les fourmis des intelligences artificielles que nous avions créées ?

Après des études de biologie et deux années dans les forces spéciales, Stéphan Le Doaré se tourne vers l’informatique. Actuellement gérant de la société DSI Concept à Marseille, il conseille les entreprises dans la structuration de leur système d’information. Son deuxième roman aborde l’Intelligence Artificielle et le Transhumanisme d’un point de vue social et prospectif. Les conférences qu’il anime sur le sujet de l’I.A. replacent ce thème dans les contextes géopolitique, économique et sociétal. Il est également membre du LICA (Laboratoire d’Intelligence Collective et Artificielle)

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