Une belle soirée d’automne de 2038, dans une maison perdue au milieu de la verte campagne normande. En finissant sa journée de télétravail, Paul se disait que la banque avait plus changé en vingt ans qu’au cours du siècle précédent. L’affrontement entre grandes banques et jeunes fintech des années 2000 paraissait bien loin.

Certaines des meilleures fintech avaient été rachetées par les banques les plus visionnaires et les plus pugnaces. D’autres acteurs historiques, moins persuadés de la nécessité de se transformer, avaient connu des moments difficiles avant de se faire absorber ou de devenir de simples usines à produits financiers, voire, dans le pire des cas, des fournisseurs d’infrastructures informatiques.

Le Graal de la relation exclusive avec le client

La sélection darwinienne avait été impitoyable : seuls les établissements qui avaient su s’adapter, redéployer leur réseau, développer une offre de services individualisée et se convertir à la technologie blockchain pour sécuriser les paiements avaient pu survivre. En simplifiant à l’extrême la vie de leurs clients, grâce à une organisation beaucoup plus agile, ils avaient pu développer le capital confiance de leur marque et leur savoir-faire bancaire afin de résister dans un environnement devenu hyperconcurrentiel.

A travers la technologie, l’offre bancaire était désormais mondiale. Alors que le paiement via reconnaissance rétinienne, digitale ou faciale était depuis longtemps devenu la norme, de très nombreux acteurs se disputaient le Graal de la relation exclusive avec le client. Il avait fallu lutter pied à pied contre les grands acteurs numériques qui avaient voulu très rapidement offrir tous les services bancaires au plus bas coût aux millions d’internautes qui les utilisaient.

Individualisation du service

La bataille s’était beaucoup moins gagnée sur le terrain de la réglementation que sur celui de la qualité du service, et surtout de son individualisation grâce au Big Data. Toutes les banques qui avaient survécu étaient devenues des plates-formes multiservices instaurant une relation de confiance de long terme avec leurs clients. La relation quasi quotidienne avec son solde bancaire avait permis au secteur de capter ces millions de clients en leur offrant des dizaines de services inimaginables en 2018, dépassant largement les offres « téléphone, santé, investissements ».

Avec la déréglementation du secteur notarié , les banques avaient pris en charge l’administration complète de l’achat immobilier. La signature de la promesse de vente, le prêt et les documents légaux, tout se faisait maintenant avec sa banque. Le maintien de la sécurité avait aussi nécessité des investissements immenses, tant les attaques étaient devenues sophistiquées, rendant nécessaire l’atteinte d’une taille critique qui avait naturellement éliminé les acteurs trop petits.

L’argent liquide venait d’être entièrement supprimé, après une lutte sans merci des Etats, à la plus grande joie du fisc et au grand soulagement des banques qui avaient pu cesser d’entretenir de coûteux DAB. Les chèques faisaient, quant à eux, partie depuis longtemps du musée des instruments de paiement. La carte bancaire s’était affirmée comme un outil permettant de multiples usages sécurisés, dont l’utilisation des données de santé.

Après quelques tâtonnements, les crypto-actifs, tels que le bitcoin, s’étaient multipliés. Ils n’avaient pas dynamité les monnaies traditionnelles mais cohabitaient avec elles. Désormais faciles d’usage, de nombreuses nouvelles monnaies avaient été développées. Telegram avait montré la voie avec le gram dès 2018 et une frénésie de création de monnaies avait suivi, avec des succès contrastés. Des usages inattendus avaient même pu être faits de ces monnaies programmables : l’Etat versait ainsi l’allocation de rentrée scolaire et l’aide à l’achat alimentaire équilibré en cryptomonnaies ne pouvant être dépensées que pour l’usage prévu.

Gestion des données

Le défi le plus critique avait concerné la gestion des données. Après quelques années de flottement, les vieilles démocraties avaient fini par incarner une alternative crédible à la terrifiante dictature chinoise enfermant ses habitants dans un système de surveillance à ciel ouvert. L’Europe avait su montrer le chemin en imposant le principe de dissociation entre authentification et identification, la première suffisant pour permettre les transactions. La vie privée était désormais une valeur importante garantie par la réglementation.

Alors qu’il attendait la voiture autonome qui venait le prendre pour le déposer au théâtre de la ville la plus proche, Paul pensait que le paysage de la banque aurait été bien différent si les acteurs n’avaient pas compris vingt ans plus tôt qu’ils devaient profondément se renouveler.


Publié dans les Echos

Président fondateur de l’Institut Sapiens. Professeur à l’Université de Bordeaux, chroniqueur et essayiste, il a cofondé en décembre 2017 la 1ère Think Tech française.

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