L’émergence du numérique appelle les acteurs économiques à hybrider leurs activités s’ils veulent survivre, c’est-à-dire de transformer leurs activités pour cohabiter en bonne intelligence avec les nouveaux acteurs. Une transformation que va devoir également prendre en compte un autre secteur historique menacé, le cinéma.

Depuis 1930, date à partir de laquelle le cinéma a commencé à représenter la majorité des recettes du monde du spectacle à travers le monde, le 7ème art a connu une progression presque linéaire en termes de de recettes. En France, l’année 2017 n’a pas dérogé à la règle, en enregistrant selon le CNC, près de 210 millions d’entrées soit la 3ème meilleure année depuis 50 ans.

Néanmoins, si la quantité semble être au rendez-vous, ce n’est pas forcément le cas de la qualité, du moins dans l’originalité des programmes. Selon le Box-office Mojo, les 25 plus gros succès mondiaux ont rapporté 16 milliards de dollars à travers le monde. Or, dans ce classement, seul un film, Dunkerque de Christopher Nolan, est une création originale. Les autres films sont tous soit des remakes, des spins offs, des prequels ou des suites, donc les dérivés d’une œuvre originale.

Ce classement révèle que le public a une appétence pour les histoires qu’il connaît. On l’explique soit par une nostalgie latente chez les spectateurs, soit par une volonté de pas prendre de risque d’être déçu, en allant visionner une œuvre que l’on connaît déjà et que l’on est sûr d’apprécier. Un choix animé par le prix relativement élevé d’une place de cinéma.

Jean de la Bruyère disait « Tout est dit, et l’on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes et qui pensent ». Tout est donc écrit depuis qu’il y a des Hommes, et ce constat devrait enterrer l’originalité dans toute création artistique. Une version corroborée par l’écrivain américain Kurt Vonnegut, qui en 1995 était persuadé qu’il n’existait que 6 formes différentes du récit. Une intuition confirmée en 2015 par Matthew Jockers, professeur à l’Université du Nebraska, qui a donné à analyser à un super ordinateur plus de 40.000 romans, qui en a déduit qu’il n’existe que 6 trames narratives qui couvriraient l’intégralité de la littérature existante. L’assertion de la Bruyère condamne-t-elle donc le 7ème art à tourner en rond ?

La formule du remake fonctionne aujourd’hui, mais continuera-t-elle de prospérer demain ? L’arrivée sur le marché du cinéma de nouveaux acteurs proposant à la fois du contenu exclusif et des remakes aux téléspectateurs à bas coût pourrait drastiquement changer la donne et secouer l’ordre établi. C’est le cas par exemple de Netflix et Youtube qui montrent que la position hégémonique de la salle de cinéma traditionnelle comme lieu physique peut vaciller.

Le film Voldemort : origine of the heir, un film réalisé par des fans qui ont obtenu l’aval des studios pour utiliser le nom attaché à l’univers d’Harry Potter, a totalisé 12 millions de spectateurs en 2 semaines sur Youtube, soit un excellent score d’audience. Sachant que le budget de ce film était de 15.000$, on peut estimer que les revenus pour les producteurs ont été de 92.000 $, soit plus 6 fois la mise de départ, une rentabilité à faire pâlir d’envie n’importe quel studio Hollywoodien.

Quant à la plateforme Netflix, elle affiche une santé économique de fer. Après avoir attiré 24 millions nouveaux utilisateurs en 2017 pour atteindre un total de 117 millions à d’utilisateurs, elle a vu sa capitalisation boursière dépasser les 100 milliards de dollars, et ce  grâce à son catalogue de programmes originaux et exclusifs lui permettant d’attirer un public en quête de nouveauté.

Face à ces deux acteurs du numérique, l’un assurant l’exclusivité des contenus, l’autre la production externalisée de remake, prequels et sequels, le manque d’originalité des studios de cinéma va-t-elle les provoquer leur extinction prématurée ?

Le 7ème art doit lui aussi entamer son hybridation au moment où il est encore en position de le faire. Pour cela, il doit se baser sur ses principaux atouts. Le sociologue du cinéma Emmanuel Ethis a mis en avant en 2005 que le fait d’assister à une séance de cinéma relevait de l’art du rendez-vous. Se rendre au cinéma relève d’une mondanité que l’on continuera de faire, même face au numérique. La séance de cinéma est dans ce cas-là plus sacralisée que le film lui-même.

Choyer le client en améliorant les salles de projection, en y multipliant les services liés au cinéma pour améliorer son expérience semble être une bonne réponse à apporter à l’émergence des plateformes numériques qui ne s’apprécient que dans son propre salon.

Pour que le cinéma survive dans ce siècle nouveau, il doit donc entamer une nécessaire mutation, basée à la fois sur l’expérience client proposée par le distributeur, et par l’originalité des histoires racontées par les producteurs, pour remettre l’exclusivité au cœur de l’expérience cinématographique.


Publié dans Le Monde

Erwann Tison est le directeur des études de l’Institut Sapiens. Macro-économiste de formation et diplômé de la faculté des sciences économiques et de gestion de Strasbourg, il intervient régulièrement dans les médias pour commenter les actualités liées au marché du travail et aux questions de formation. Il dirige les études de l’Institut Sapiens depuis décembre 2017.

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