Déplorant l’importance du tabac dans le cinéma français, la ministre de la Santé a évoqué l’idée que des mesures soient prises pour l’exclure du grand écran. Il s’agit, a dit aussi une député, non plus seulement de toucher au porte-monnaie, mais de « repenser la problématique de la consommation » en « s’intéressant notamment aux incitations culturelles à fumer ».

Une proposition qui ouvre d’abord un stimulant programme de contrôle de la création culturelle et même un immense chantier potentiel de « mise en conformité » des œuvres passées. On est impatient de voir une version remaniée des Choses de la vie où les innombrables cigarettes fumées par Michel Piccoli et Romy Schneider seront remplacées par autant de sucettes ou de brins de paille (comme cela a déjà été fait pour Lucky Luke).

Mais la proposition de notre ministre traduit surtout de façon éloquente la conception particulière de l’individu qui domine à présent dans les cercles du pouvoir. Dans l’imaginaire qui s’est imposé de fait, nous sommes ces êtres faibles, amorphes et abouliques sur lesquels s’imprimera, comme sur une surface sensible, la moindre influence extérieure. L’individu serait ballotté par les événements, sans colonne vertébrale ni conviction vraie. Pur produit de son environnement, il serait incapable de s’en abstraire ou de s’y opposer.

Et voyez comme les choses sont bien faites : l’Etat se propose justement de nous protéger d’un monde si abjectement manipulateur. L’Etat s’est donné pour devoir de nous préserver des influences qu’il juge mauvaises. Hier gardien de nos libertés, il s’est mué en ligue de vertu et ses ministres en dames patronnesses. Le catéchisme du bien-agir et du bien-penser ne cesse de s’allonger de nouveaux préceptes.

Sans limite. Ce mouvement protecteur fondé sur le postulat de notre faiblesse absolue n’a virtuellement aucune limite, ce qui posera à terme un triple problème économique, politique et philosophique.

Si l’on va au bout de cette logique des incitations, il faudra interdire le marketing, bannir les publicités, pourchasser les auteurs de slogans, débrancher les algorithmes de recommandations qui apprennent à si bien nous suggérer ce qui serait susceptible de nous plaire. L’idée qu’il serait souhaitable de protéger les adultes de toute incitation hormis celles de la prophylaxie conseillée par l’Etat (manger-bouger, etc.) n’est pas seulement une consternante infantilisation. C’est aussi une remise en question radicale de ce sur quoi notre économie est fondée : le libre choix de l’individu face à l’offre.

Il s’agit de plus d’une conception paradoxale dans une démocratie qui en mine potentiellement le principe même : comment pourrions-nous participer aux choix politiques par notre bulletin de vote si nous ne sommes jamais assez mûrs pour faire nos propres choix de vie en conscience?

C’est enfin notre statut d’être autonome qui est nié. La question est agitée par les théologiens depuis longtemps : quelle valeur aurait la droiture si la déviance n’était pas possible ? Quelle est notre liberté de choix si toute alternative est cachée ? Entourer l’individu d’édredons cognitifs face à la réalité le prive de tout levier réel sur une existence devenue passivité et soumission.

« Ne nous laisse pas entrer en tentation », disent les fidèles de l’Eglise catholique chaque dimanche depuis le dernier toilettage sémantique du Notre Père. Que l’Etat, qui ambitionne d’être à la fois notre père et notre mère, nous laisse au contraire la liberté d’entrer en tentation.

Président fondateur de l’Institut Sapiens. Professeur à l’Université de Bordeaux, chroniqueur et essayiste, il a cofondé en décembre 2017 la 1ère Think Tech française.

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