Le 10 août 1628, le navire baptisé le Vasa effectuait sa première sortie dans le port de Stockholm. Il était la fierté de la flotte suédoise. Son pitoyable naufrage pourrait bien nous faire mieux comprendre les ratages récents de la SNCF.

Après à peine un mille marin parcouru, deux légères rafales de vent font gîter le Vasa qui embarque l’eau par les sabords et coule avec 50 membres de l’équipage. Il ne sera ressorti de la vase que 333 années plus tard. Les causes de cet invraisemblable ratage ? Un manque de communication évident entre le constructeur du navire, le chantier naval et l’armateur qui avait permis qu’on construise un navire trop lourd, trop étroit et pas assez lesté.

Par deux fois en 2017, la gare Montparnasse aura été le théâtre d’invraisemblables pannes paralysant le trafic. Comme dans le cas du Vasa, il ne semble pas que des responsabilités soient clairement établies, chacun se renvoyant la balle. Ces pannes à répétition traduisent en réalité moins une malveillance, une incompétence ponctuelle ou un manque de moyens qu’une formidable fatigue organisationnelle. C’est le cloisonnement des compétences et des métiers ainsi que le désintérêt de chacun pour la tâche d’ensemble qui a pu les produire.

Luttes picrocholines. Que n’aurait-on pas entendu si la SNCF avait été une entité privée ? Bien des commentateurs (les mêmes qui dénoncent sans cesse « la casse des services publics ») auraient souligné à l’envie qu’il s’agit des conséquences évidentes d’une concurrence qui détériore tout, d’une soif de profit qui ignore l’intérêt du public. En l’occurrence, le marasme de SNCF n’est pas lié à la concurrence ou à « l’ultra-libéralisme » supposé qui régnerait en France, mais à un monopole épuisé et dépourvu de leadership. Les valeurs traditionnelles de ponctualité, de fiabilité et de fierté du service ont laissé place aux corporatismes et aux luttes picrocholines.

A la SNCF, il semble qu’on s’intéresse beaucoup plus aux questions de maintien du statut et des régimes de retraites qu’à la façon d’être utile aux millions de voyageurs qui, excusez-les, ont besoin d’elle pour travailler et vivre.

L’historien Alfred Chandler parlait de la main visible du management remplaçant celle, invisible, du marché. Quand il n’y a ni l’une ni l’autre, une entreprise ressemble évidemment beaucoup plus à un bateau ivre qu’à un train filant sur ses rails. Si un management fort est nécessaire à toute organisation privée, il l’est bien plus encore pour des entités publiques, car il est alors souvent la seule garantie d’une coordination efficace au service du but fixé. Le problème des méga-pannes, pourrait-on dire, n’est pas l’absence de coupables, mais plutôt l’absence de responsables.

Le lundi 11 décembre au matin où j’écris cette chronique, et comme pour m’encourager, la gare Montparnasse était plongée dans le noir à la suite d’une « panne électrique » et les voyageurs ont dû progresser sur le quai à l’aide de la lampe de poche de leur smarphone. Décidément un âge obscur pour la SNCF…

A l’issue de l’enquête qui avait eu lieu au XVIIe siècle, le naufrage du Vasa fut attribué à « la volonté de Dieu », c’est-à-dire à personne. Alors que je conclus ces lignes, de nouveau arrêté quelque part en rase campagne entre Paris et Bordeaux après un départ retardé, je pense surtout qu’il manque une volonté humaine pour que nos trains roulent comme ils devraient.

Président fondateur de l’Institut Sapiens. Professeur à l’Université de Bordeaux, chroniqueur et essayiste, il a cofondé en décembre 2017 la 1ère Think Tech française.

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