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Changement climatique : le drame de l’incertitude

Publié le 13 août, 2021
Rédigé par Philippe Charlez

En ramenant l’intensité énergétique des pays émergents à celle de l’Europe, le PIB mondial actuel serait réalisé avec 2,5 fois moins d’énergie. Si le monde entier possédait l’intensité carbone de la France, les émissions globales de CO2 diminueraient de moitié. Autrement dit, les meilleures technologies et les meilleurs comportements pourraient permettre de faire… 5 fois mieux ; de quoi satisfaire « en un clic » les Accords de Paris !

Philippe Charlez, notre expert, partage analyses et solutions après la mise en garde du GIEC.

Le rapport dévoilé le 9 août 2021 par le Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat est le premier d’un cycle de quatre documents très complets dont la publication s’échelonnera jusqu’à la mi 2022. Une étape décisive puisque le dernier cycle date de 2013 soit deux ans avant la COP 21. La principale conclusion de ce rapport est pour le moins alarmiste : alors que les Accords de Paris visaient à « maintenir à l’horizon 2100 la température moyenne mondiale bien au-dessous de 2°C et de poursuivre l’effort pour la limiter à 1,5 °C », l’accroissement de 1,5°C devrait être atteint en… 2030.

Le niveau de dioxyde de carbone qui était de 270 ppm[1] avant la Révolution Industrielle a atteint 419 ppm en mai 2021. Sans changement radical des politiques énergétiques et au rythme de croissance actuel de l’ordre de 4 ppm par an, un doublement (540 ppm) des émissions stockées dans l’atmosphère serait atteint à l’horizon 2050. Selon le nouveau modèle du GIEC, ce doublement entraînerait une augmentation de la température comprise entre 1,8 °C et 5,6 °C avec une moyenne autour de 3,5°. Malgré la sophistication des modèles climatiques utilisés, l’incertitude reste donc très importante ce que reconnaissent les climatologues du GIEC eux-mêmes[2],[3]. Une marge d’erreur et des valeurs extrêmes que les climatosceptiques et les collapsologues ne manqueront pas d’instrumentaliser pour justifier leurs agendas idéologiques.

Rappelons que ce très important degré d’incertitude ne résulte pas directement de l’effet de serre lui-même mais des « rétroactions climatiques », un concept essentiel malheureusement méconnu du grand public[4]. L’effet de serre proprement dit (aussi appelé « réponse de Planck ») n’induit en effet que des accroissements de température assez modérés (de l’ordre de 1,1°C pour le doublement des émissions). Mais, cette faible modification impacte l’ensemble des variables climatiques (vent, humidité, nuages, pluie, couvertures glacières et neigeuses) qui en retour amplifient la température de surface. Comme indiqué par le GIEC, la principale rétroaction climatique est liée à l’augmentation du contenu en vapeur d’eau (qui est un gaz à effet de serre très puissant) à la fois dans la haute atmosphère mais aussi dans la basse atmosphère (couverture nuageuse). L’augmentation de la température change également les propriétés radiatives de la surface du globe notamment via la fonte accélérée de la neige et de la glace qui agissent comme surfaces réfléchissantes. Ces rétroactions climatiques représentent près des trois quarts de l’élévation de température contre seulement un quart pour la réponse de Planck. Le dérèglement climatique est donc avant tout un phénomène rétroactif et non un phénomène direct. La difficulté à quantifier ces rétroactions climatiques est la principale explication quant à la large fourchette de températures. Si l’on retient en première approximation la médiane de 3,5°, sans changement notoire de politique climatique, l’humanité devrait donc « exploser » le crédit de température retenu lors de la COP21.

Sans tomber dans le catastrophisme idéologique de certains collapsologues nous annonçant la fin du monde au cours de la prochaine décennie en justifiant tout évènement météorologique (sécheresse, feu, crue, inondation) par le réchauffement climatique, ce dernier a au moins gravé dans le marbre un phénomène inéluctable que personne ne conteste : la fonte des glaces et son corollaire qu’est la montée des eaux océaniques. Mais là encore, l’incertitude est grande : dépendant notamment de la stabilité des glaces de l’Antarctique, le GIEC estime que le niveau des océans pourrait prendre entre 14 cm et 114 cm d’élévation d’ici 2100[5], la valeur haute « rayant de la carte » de nombreuses villes situées en bord de mer ou dans des plaines côtières comme Lagos, Calcutta ou Dacca où vivent des centaines de millions de personnes

Si l’être humain abhorre le négatif, l’incertitude lui est encore beaucoup plus insupportable dans la mesure où elle le conduit inexorablement soit à ne rien faire soit à choisir des voies extrêmes. A terme l’une et l’autre solution s’avèrera toujours profondément destructrice. Ainsi, au nom du climat, les collapsologues décroissantistes seraient prêts à sacrifier deux siècles de développement pour nous ramener dans un état de pauvreté absolue. Une analyse élémentaire du risque doit certes nous inciter à diminuer drastiquement nos émissions annuelles en réduisant rapidement notre consommation d’énergies fossiles. Mais, compte tenu de notre addiction[6] (83% du mix énergétique en 2020), cette réduction devra faire fi de toute idéologie émotionnelle (instrumentalisant souvent le climat au nom de causes parallèles) et se construire à partir de solutions pragmatiques et rationnelles.
Bien que la croissance économique et le développement humain qui est son corollaire ne puissent aller de pair avec la préservation de l’environnement et que le découplage entre croissance et impact environnemental soit impossible, notre société de croissance est loin d’être optimisée. Autrement dit, pour une croissance similaire, il est possible d’utiliser beaucoup moins d’énergie et de produire beaucoup moins de carbone. Ainsi pour un rendu économique quasi identique, l’américain et l’émirati consomment annuellement deux et trois fois d’énergie plus que le français[7]. Si le monde entier possédait l’intensité carbone[8] de la France, les émissions globales de CO2 diminueraient de moitié. En ramenant l’intensité énergétique[9] des pays émergents à celle de l’Europe, le PIB mondial actuel serait réalisé avec 2,5 fois moins d’énergie. Autrement dit, les meilleures technologies et les meilleurs comportements pourraient permettre de faire… 5 fois mieux ; de quoi satisfaire « en un clic » les Accords de Paris !

Comme la vaccination, la transition énergétique n’est en rien un problème technologique. La plupart des technologies décarbonées (batteries, voiture électrique, éoliennes, panneaux solaires, pile à combustible, électrolyse de l’eau) ont été inventées durant la première moitié du XIXe siècle c’est-à-dire avant le moteur thermique. Elle demande surtout de transcender nos peurs, nos résistances et notre égoïsme, de dépasser nos émotions tant sur le plan individuel que collectif, de privilégier les faits à l’intérêt, la science à la croyance et à l’idéologie, de proscrire les stupides « agendas inversés » qu’affectionnent tant les politiques.

Ainsi pour ne citer que deux exemples, on ne solutionnera pas la problématique climatique sans développer massivement le nucléaire seul capable de produire massivement l’électricité décarbonée pilotable nécessaire aux Pompes à Chaleur, aux voitures électrique ou à la production d’hydrogène et le CCUS (capture et réinjection du carbone dans le sous-sol) permettant d’atteindre la neutralité carbone dans une société où les énergies fossiles resteront encore présentes durant plusieurs dizaines d’années.

En dehors des choix énergétiques, la transition énergétique souffre profusément d’une « balkanisation » pays par pays. Aussi devra-t-elle également transcender les égoïsmes nationaux à travers une coopération internationale largement renforcée. Située au carrefour de la culture, de la psychologie, de l’économie, de la géographie et de l’Histoire, elle représente un cocktail trop complexe pour rêver d’une transition mondiale au sein d’un « melting pot » indifférencié. Aussi, ce sont dans des alliances régionales pertinentes, gérant de façon coordonnée leurs destins énergétiques, que se trouve la seconde clé de la transition. L’Europe représente sur ce point un laboratoire d’exception.

Pourtant, face à ces trois piliers essentiels nos sociétés (Européennes notamment) semblent développer une opposition viscérale[10]. Pas étonnant dès lors que les rapports du GIEC se suivent avec toujours davantage de catastrophisme.


[1]Ppm = Partie Par Million
[2]https://www.sciencemag.org/news/2021/07/un-climate-panel-confronts-implausibly-hot-forecasts-future-warming
[3]https://clintel.org/statement-clintel-new-ipcc-report-provides-little-objective-basis-for-policymaking/
[4]https://www.contrepoints.org/2021/08/06/402882-climat-et-ges-confusion-entre-effet-direct-et-retroaction-climatique
[5]https://www.transitionsenergies.com
[6]Les combustibles fossiles représentaient en 2020 83% du mix énergétique mondial. Il était de 84% en 2015 lors de la COP 21. Source : BP Statistical Review 2021
[7]40 MWh/an pour le français, 80 MWh/an pour l’américain, 120 MWh/an pour l’Emirati
[8]L’intensité carbone est le contenu carbone du MWh consommé par un pays. Il s’exprime en kgCO2/MWh
[9]L’intensité énergétique d’un pays est le rapport entre la consommation énergétique d’un pays et son PIB. Il s’exprime en kWh/$
[10]La capture du CO2 est indispensable… mais personne n’en veut – Transitions & Energies (transitionsenergies.com)

Publié dans: Analyses

Étiqueté: changement climatique, écologie

Membre du réseau Sapiens