Il fait chaud, très chaud. Ne nions pas le danger, les victimes, imprudentes ou délaissées, qu’on a pu déplorer et qu’il serait heureux d’éviter. Périodiquement, le temps qu’il fait quitte le domaine des small talks pour atteindre la Une des journaux et les bandeaux des chaînes d’information. L’emphase est alors de mise. Aucune menace de conflit armé n’est assez forte pour entamer le monopole de la canicule dans nos médias. Elle a son équivalent hivernal. Lorsque deux flocons tombés à terre tétanisent le pays, bloquent les routes, ferment les écoles et vident les bureaux de bonne heure. La canicule a été attendue comme un tsunami. Tout s’arrête. Les examens sont repoussés. Chacun attend, le souffle coupé, réfugié dans un des « lieux frais » indiqués par la mairie de Paris comme autant d’abris souterrains durant des bombardements. Les brumisateurs ont remplacé les masques à gaz. Miracle des temps difficiles : les églises elles-mêmes retrouvent grâce aux yeux de l’exécutif qui les classe dans la catégorie des lieux rafraîchis.

Le coup de chaleur, évidemment, est d’abord politique. Depuis 2003, plus aucun ministre ne se risque à se faire interviewer en polo au bord de sa piscine. Il faut être aux avant-postes, aller de PC de crises en services d’urgence, d’EPHAD en fontaines publiques. Le Français a besoin de voir les images de ses responsables mobilisés, tenant fermement la barre dans la tempête.

Coup de chaleur médiatique aussi, qui voit avec ravissement dans le thermomètre un relais tout trouvé à une crise des gilets jaunes ayant fait ses week-ends depuis sept mois, mais au refroidissement inéluctable. La chaleur, ressentie par tous, est formidablement plus proche pour le spectateur qu’une crise iranienne bien peu télégénique.

Est-il encore possible de dire que tout cela est quelque peu excessif ? Le suggérer sur les réseaux sociaux, c’est s’attirer des tombereaux d’injures. La préoccupation écologique aidant, un nouvel effet Godwin fait son apparition : toute mise en doute, nuance, ou questionnement de la ligne de pensée officielle devient un blasphème écologique. Parler de surprotection, c’est se faire désigner comme « climato-sceptique », sans qu’il soit nécessaire qu’un rapport existe entre vos propos et la question du climat. L’unanimisme obligatoire est l’un des phénomènes les plus frappants des expressions actuelles, qui du coup sont moins des débats que des compilations de professions de foi.

Pour éviter les messages lénifiants conseillant, quelle surprise, de « boire », rester à l’ombre et d’éviter les marathons en plein soleil, on peut toujours éteindre sa radio et sa télévision. Mais le problème réside moins dans le matraquage des messages que dans ce qu’ils traduisent et annoncent.

C’est la logique bien connue du parapluie qui s’exprime : on met en garde de toutes les façons possibles afin que nul ne puisse être accusé de négligence. Bon. Mais se déclenche ainsi un cercle vicieux par lequel plus on protège, plus on habitue à tout attendre et plus la protection devient nécessaire. Les conseils perdent leur effet à force d’être ressassés. Ils deviennent une petite musique banale à laquelle on ne prête plus attention. Aux Etats-Unis, il est courant de voir dans les lieux publics, sur des sols parfaitement secs, ces panneaux jaunes indiquant « attention sol mouillé » : la crainte d’accident puis de plainte est telle que l’on préfère se couvrir jusqu’à l’absurde en laissant à demeure ces messages d’avertissement. Il s’agit moins pour l’institution de prévenir l’accident que d’éviter d’en être reconnu responsable. C’est l’histoire de l’enfant qui criait au loup : si tout est danger, si chaque saison n’est qu’une succession de périls, si les « alertes » sont systématiques, alors plus personne n’y prendra garde. A moins de vivre, comme cela est aussi possible, dans une angoisse permanente.

Mais le vrai risque est ailleurs. Il est qu’on finisse par interdire ce que l’on déconseille, et par rendre obligatoire ce que l’on recommande. La coercition est l’aboutissement inéluctable d’un mouvement qui s’attache à nous protéger, y compris de nous-même. Plus l’Etat s’oblige vis-à-vis de nous, plus il veut devenir dans le même temps notre directeur de conscience.  Le contrat que nous avons conclu avec l’Etat est faustien : en échange de son aide nous lui vendons notre âme. Faire de nous d’éternels mineurs justifie son utilité. La puissance publique devait être un concierge s’assurant de la tranquillité du voisinage et de notre sécurité, elle s’improvise en guide spirituel. Parce qu’elle a trouvé utile d’être tenue responsable de tout, et parce que nous sommes si nombreux à le souhaiter, elle est obligée d’encadrer nos actions. Il n’y a pas de protection sans formes de contrôles.

J’en profite pour le rappeler : évitez les pullovers et les moufles.


Publié dans Le Figaro 

Laisser un commentaire