Les cryptomonnaies sont au coeur des débats économiques de ces dernières semaines. Quand certains y voient uniquement une façon de réaliser une plus-value financière importante de manière rapide, d’autres aspirent à développer cette technologie pour remettre en cause l’ordre monétaire établi en retirant aux Etats et aux banques centrales leurs capacités à manipuler la monnaie.

Bitcoin et les cryptomonnaies s’apprêtent à nous faire changer de monde, avec des conséquences particulièrement difficiles à imaginer.

Une prise de conscience est urgente pour éviter que la France ne subisse la même marginalisation que celle connue lors de la révolution Internet, où malgré le fait que nous ayons tous les atouts pour devenir les leaders de cette révolution, nous nous sommes laissés distancer.

Illustration : Valentina Picozzi

Malgré le fait que le Bitcoin ait perdu la moitié de sa valeur depuis le début de l’année 2018, Yorick de Mombynes et Gonzague Grandval, auteur de l’étude de l’Institut Sapiens, vous expliquent pourquoi il représente l’avenir des échanges monétaires et marchands au travers de 8 points clés :

1 – Le bitcoin et les cryptomonnaies s’apprêtent à nous faire changer de monde. Pourtant, nous continuons à nous méprendre sur ce sujet, entre totem et tabou. Comme avec le web dans les années 1990, la France, alors qu’elle a tous les atouts pour devenir un leader mondial de cette révolution économique et culturelle, risque de se laisser distancer.

 

2 – La blockchain au sens strict est une technologie relativement ancienne, inventée avant le bitcoin. L’expression « technologie blokchain » recouvre des réalités disparates qui n’ont pas toujours grand-chose en commun. Le protocole Bitcoin, lui, est révolutionnaire : il permet, pour la première fois, de faire fonctionner un réseau où sont possibles des transferts de valeur de manière décentralisée, sans validation par un tiers de confiance et sans risque de censure.

 

3 – La monnaie est donc la première « killer app » de ce que l’on appelle la « technologie blockchain », tout en étant également un rouage essentiel de son fonctionnement. Nous assistons à une accélération foudroyante du progrès technologique dans le domaine monétaire. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, une monnaie a comme sous-jacent un réseau ultra-sécurisé : cela signifie l’intégration du système de paiement et de la monnaie, deux éléments qui étaient toujours restés distincts. La monnaie est mise en réseau, « plateformisée ». Elle devient décentralisée et programmable. Elle est transformée par la technologie de la même manière que les processus de production et de diffusion de l’information ont été totalement transformés par Internet. D’importants efforts de recherche sont en cours pour rendre possible, sur la blockchain Bitcoin, une forme de monnaie en « streaming », pour un coût négligeable et avec un anonymat renforcé. Bitoin sera une composante à part entière de la nouvelle révolution industrielle en germe avec l’intelligence artificielle, les objets connectés et les robots : pour s’échanger de la valeur, des données, des titres juridiques et des ordres, ces entités utiliseront en priorité les cryptomonnaies et les blockchains.

 

4 – Avec Bitcoin, la monnaie échappe, pour la première fois depuis des siècles, à l’Etat et aux banques. Il s’agit d’un fait historique majeur. Les inquiétudes en matière de blanchiment, de financement d’activités illégales, de fraude fiscale, de spéculation, de volatilité et de coût environnemental sont certes légitimes. Mais Bitcoin et les crypto-monnaies sont des entités « antifragiles » au sens de Taleb : l’adversité est un contexte propice à leur développement. Pour comprendre son origine et son évolution actuelle, il faut se souvenir que Bitcoin est l’aboutissement de plusieurs décennies d’expérimentations techniques et de réflexions philosophiques et économiques, bien avant la crise de 2008

 

5 – Bitcoin est l’héritier des « cypherpunks » des années 1990 qui ont compris que l’essor d’internet, tout en libérant l’individu, allait aussi le soumettre à un risque de surveillance extrêmement préoccupant.

 

6 – L’accumulation de désastres monétaires tout au long du XXème siècle suggère que, contrairement à l’idée reçue, la monnaie est une chose trop importante pour être laissée à l’Etat. Comme le montre l’école de pensée autrichienne, les cycles économiques sont essentiellement créés par les manipulations monétaires des autorités publiques, avec des conséquences sociales et économiques catastrophiques. Depuis 1971, par ailleurs, les monnaies étatiques n’ont plus aucun autre sous-jacent que la coercition qui rend leur usage obligatoire. Et, depuis 2008, les politiques monétaires ultra-expansionnistes créent de nouveaux risques et font peser des doutes croissants sur la capacité des monnaies étatiques à jouer leur rôle de monnaie saine. Dès 1984, Hayek déclarait : “je ne crois pas au retour d’une monnaie saine tant que nous n’aurons pas retiré la monnaie des mains de l’Etat ; nous ne pouvons pas le faire violemment ; tout ce que nous pouvons faire, c’est, par quelque moyen indirect et rusé, introduire quelque chose qu’il ne peut pas stopper ». C’est chose faite avec Bitcoin.

 

7 – Le fait que la monnaie devienne programmable ouvre, par ailleurs, une nouvelle ère de décentralisation des institutions et d’autonomie pour les individus. De nouvelles blockchains comme Ethereum ont le potentiel de contribuer à révolutionner pratiquement tous les secteurs d’activité. De nouvelles formes d’organisation vont émerger, sans autorité centrale et sans assise nationale. Il est urgent de réfléchir aux conséquences juridiques, politiques et culturelles de cette évolution.

 

8 – Une compétition mondiale intense est engagée dans ce domaine. Identifier les risques de la technologie est bien sûr nécessaire mais ne doit pas conduire à étouffer l’innovation et la création, ce qui priverait la France des bénéfices d’une des révolutions économiques et culturelles majeures de notre époque. Les régulateurs devraient donc adopter une attitude raisonnable face aux cryptomonnaies et aux blockchains. Il convient de maintenir aussi faible que possible le poids de la fiscalité et des contraintes réglementaires pesant sur les entrepreneurs, les investisseurs, les créateurs et les consommateurs. D’autres pays ont déjà compris cette nécessité.

A travers notre premier rapport, vous pourrez ainsi comprendre tout ce que vous avez toujours voulu sur les cryptomonnaies sans jamais avoir osé le demander.

 

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A propos des auteurs 

Yorick de Mombynes est chercheur associé à l’Institut Sapiens. Né en 1975, diplômé de l’Ecole Supérieure de Commerce de Paris (ESCP) et de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris (IEP), titulaire d’une licence de philosophie de l’Université Sorbonne-Paris IV, ancien élève de l’Ecole Nationale d’Administration (ENA), il a été conseiller technique du premier ministre François Fillon et a travaillé chez Total. Il a enseigné l’économie et la philosophie politique à l’IEP de Paris. Il est conseiller référendaire à la Cour des comptes.

 

Gonzague Grandval, professionnel du paiement électronique et entrepreneur, a participé à l’éclosion de l’écosystème Bitcoin depuis 2011 en France, et intervient dans de nombreuses initiatives Blockchain en Europe. Il est associé chez Pikcio AG et co-fondateur de Woorton et de Paymium.

Une pensée sur “Bitcoin, totem et tabou”

  1. C’est une initiative très louable d’avoir cherché à résumer dans un PDF, les aspects macro économiques autour du bitcoin. Néanmoins, il me semble que votre document adopte un prisme de « vulgarisation pour convaincre des décideurs à tendance pro Macron ».

    Il aurait été intéressant de développer des aspects plus précis. Quelques exemples :
    1) Les challenges techniques du bitcoin, encore non résolus. Exemple : le réseau Lightning pourra apporter une solution technique à la scalabilité, mais au détriment de la décentralisation du réseau. Ce n’est pas un détail : mal implémenté, il pourrait rendre le bitcoin encore plus dépendant d’un nombre restreint d’acteurs (dans lesquels on compte déjà les « whales » et les gros pools de minage).

    2) Les nombreux concurrents, les forks, le lien actuel entre valeur et énergie
    3) La naissance controversée du bitcoin et la forte probabilité qu’une agence gouvernementale ait participé à sa construction.
    4) Une confusion présente tout au long de votre document de la « monnaie étatique » : pourtant vous savez comme moi que 95% de l’argent en circulation est émis par des banques privées sous forme de dette. Les 5% restants (le cash) étant imprimés par les banques centrales.. qui sont indépendantes des états. On perd alors de vue la nature proprement révolutionnaire des cryptos : car elles permettent de donner la création monétaire au peuple et non aux possédants (banques).

    5) La notion de minage : car les mineurs exercent un contrôle élevé sur les cryptos, et les algorithmes permettent de tantôt favoriser de gros cartels, tantôt des petits mineurs, tantôt les fondateurs… ces algorithmes portent chacun une vision de société différente. Et parlant de minage, il faudrait parler des cryptos sans minage. Autant dire que le sujet est extrêmement plus vaste que le Bitcoin

    Il y avait jusqu’à présent 2 dimensions d’opposition en France :
    – une dimension de type « valeurs morales » ou « gauche/droite » : libertaires vs conservateurs / chrétiens
    – une dimension de type mondialiste vs nationaliste / protectionniste

    Un 3e clivage est en train de naitre entre ceux qui sont prêts à abandonner toutes leurs libertés, afin d’avoir une prétendue sécurité : patriot act, accords fiscaux AEOI, banques centrales contrôlés par les Rothschild, HADOPI, tests génétiques prénataux, ..
    Et ceux qui acceptent les aléas pour garder leur liberté.

    Dans cette 3e dimension, les cryptos peuvent jouer un rôle important : mais contrairement à ce que peut laisser penser votre document, et c’est probablement la racine de mon désaccord avec votre doc, ce n’est pas leur nature de crypto qui garantit qu’elles seront du « bon » côté.
    Un bitcoin bien huilé, avec un réseau lightning contrôlé par quelques centaines de banques et bourses (plus deux trois coopératives libres qui seront dans le lot), est une matrice idéale pour un gouvernement mondial, avec une monnaie mondiale. Le rêve des mondialistes : des milliards d’humains nomades, qu’on peut déplacer d’un pays à l’autre pour qu’ils produisent de la richesse au maximum.
    A l’inverse une crypto doit être anonyme : c’est une qualité essentielle de la monnaie, afin qu’elle soit fongible (l’épisode ETH vs ETC le montre amplement).. Seuls le cash et le Monero (à un certain degré) sont anonymes.
    Une crypto doit être indépendante de pools de minage. Et bien d’autres qualités sont requises pour qu’une crypto nous aide à avoir plus de liberté, au lieu de nous précipiter vers le meilleur des mondes.
    Ne nous trompons pas de combat : que la France ne soit pas anti crypto, c’est bien. Mais qu’elle les utilise pour augmenter l’emprise de l’état, ce serait encore pire que la situation actuelle.

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