Le hasard de l’actualité provoque parfois d’édifiantes coïncidences. Alors que l’OCDE publie une note alarmante sur l’état de l’ascenseur social en France, le grand barnum du baccalauréat s’est une nouvelle fois mis en branle. Difficile de ne pas voir le lien qui unit les deux faits.

Les communiqués triomphants de l’Education nationale se félicitant de la progression ininterrompue du taux de succès à l’examen (près de 88 % en 2017, contre 60 % en 1960) sont l’aveu involontaire d’un changement de fonction du baccalauréat. Il ne s’agit plus d’une quelconque sélection, désormais déléguée (dans la douleur) à l’université, mais à la limite d’un rituel d’agrégation sociale où est mimée, une dernière fois avant le grand bain de la vie réelle, l’égalité entre les membres d’une même génération. Le nombre de candidats a été quasiment multiplié par 10 depuis 1960.

Pour couronner tout le monde des fameux lauriers, il a fallu d’abord créer des bacs technologiques et professionnels, puis se livrer à un travail méthodique de déformation des notations au prix de pressions inouïes voire de menaces sur les correcteurs. Mais la baisse du niveau moyen est parfaitement lisible dans l’ahurissante explosion des mentions. En 1967, 0,3 % des candidats obtenaient la mention « très bien ». Ils étaient 1,2 % en 2000. Ils sont désormais plus de 9 % ! L’inflation des mentions s’est spécialement accentuée à partir des années 2000 : un tiers des bacheliers obtenaient une mention à cette époque, contre 54,4 % en 2016… Le bac est devenu une distribution des prix où les moins mauvais ressortent d’autant plus du lot que les écarts de niveau ne cessent de s’accroître.

Le bac n’est pas seulement le voile pudique qui masque les inégalités. Par sa lénifiante hypocrisie, il fait partie intégrante de la destruction de l’ascenseur social

Uniformité. Quel est l’intérêt d’un examen qui ne sanctionne aucun niveau véritable et ne sert même pas à sélectionner les étudiants pour le supérieur ? On pourrait arguer que le baccalauréat est l’équivalent de ce qu’était autrefois le service militaire : un moment de communion sociale où tous, humbles et puissants, sots et génies, prolétaires et bourgeois, se fondent l’espace d’un instant dans une identité imaginaire. Le diplôme du bac aurait remplacé l’uniformité du treillis.

Le problème, c’est que le bac n’est pas seulement le voile pudique qui masque les inégalités. Par sa lénifiante hypocrisie, il fait partie intégrante de la destruction de l’ascenseur social. Il participe d’une mise en scène, qui désormais va souvent jusqu’en Master 2, par laquelle on fait croire aux élèves qu’ils sont bons en décernant les titres ronflants à flot continu. Une mascarade qui trompe avant tout les familles les plus modestes, celles qui ne savent pas identifier les impasses, distinguer les verroteries des diamants parmi toutes les filières.

Malgré les moyens considérables (d’aucuns diraient, le « pognon de dingue » : 6,7 % du PIB) que la France consacre à l’éducation, elle est incapable d’ouvrir des perspectives aux enfants issus des milieux les plus modestes. La machine à reproduire fonctionne à plein, moins capable que jamais d’extraire quelqu’un de sa condition sociale. Comment penser que l’inefficacité du système ne vient pas en bonne partie du fait qu’il s’est refusé depuis longtemps à dire la vérité pour adopter un discours égalitariste se rêvant performatif ? Au lieu de faire de l’exigence son obsession et du pragmatisme sa méthode, notre système éducatif a brisé les outils réels d’évaluation, effacé la notion d’effort, ridiculisé la culture jugée élitiste. En croyant acheter la paix sociale par une lâche indulgence, nous avons préparé la révolte de ceux que nous avons assignés à résidence.


Publié dans l’Opinion

Président fondateur de l’Institut Sapiens. Professeur à l’Université de Bordeaux, chroniqueur et essayiste, il a cofondé en décembre 2017 la 1ère Think Tech française.

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