La plateforme Disney+ qui vient d’être lancée aux États-Unis diffuse ce message d’avertissement avant ses plus anciens films : « Ce programme est présenté tel qu’il a été créé. Il peut contenir des représentations culturelles dépassées ». On peut y voir bien sûr une stratégie désormais banale de prévention imposée par les avocats de Disney pour se prémunir contre toute accusation de racisme ou de sexisme. Un «disclaimer» (avertissement) de plus pour un consommateur américain habitué à ce genre de protection des entreprises dans une société hyper-judiciarisée. Mais le message est en réalité plus lourd de sens. Il est le symptôme de l’incapacité croissante que nous avons à prendre du recul face à nos propres canons culturels.

Certes, il importe de préserver des agressions l’esprit encore immature des enfants. Mais ces œuvres sont-elles si choquantes, vues avec les yeux d’aujourd’hui, qu’il faille une sorte d’équivalent des avertissements devant les films violents ou pornographiques ? Nous en connaissons tous les scènes, nous les montrons à nos enfants, et  n’avons jamais, pour la plupart, ressenti de gêne devant elles. Nos enfants non plus sans doute. Dans cette logique, n’est-ce pas à terme l’intégralité des anciennes histoires pour enfants qu’il faudrait accompagner d’un tel message ? L’avertissement suggère implicitement que certains aspects du film posent problème. Et donc que les parents avertis devraient y regarder à deux fois. Le stigmate d’aujourd’hui prépare l’interdiction de demain. On commence par émettre des réserves, pour bientôt déconseiller et enfin bannir des histoires non conformes. Ce bannissement prévisible, heureusement freiné par l’intérêt financier de l’exploitation de ces vidéos, n’est au fond que le prolongement de la prodigieuse aseptisation dont ces œuvres, dont l’argument est presque toujours tiré de contes traditionnels, ont fait l’objet sous la férule de Disney. Ironie de l’histoire, les représentations puritaines des années 50, qui avaient déjà passé les histoires au tamis d’une bienséance toute victorienne, sont désormais elles-mêmes condamnées comme hérétiques.

Difficile de ne pas voir dans la précaution de Disney une nouvelle manifestation de cette société hyper-sensible devenue incapable de se confronter à une opinion divergente dénoncée par Greg Lukianoff et Jonathan Haidt dans The Coddling of the American Mind (« Le dorlotement de l’esprit américain », Penguin Press, 2018). Dans la société américaine les universités sont converties en vastes «safe spaces» (des      « lieux préservés »), où la sensibilité maladive des étudiants est préservée de toute confrontation avec des opinions ne correspondant pas rigoureusement à l’orthodoxie du moment. L’exact contraire de la pensée en somme, qui ne peut être le ruminement satisfait de ses propres certitudes, mais dont l’essence est la remise en cause perpétuelle d’elle-même. Ne faudra-t-il pas également, pour ces enfants si préservés devenus grands, multiplier demain les avertissements en incipit de toutes les œuvres littéraires ou picturales de plus de trente ans ? Toutes contiennent par essence des « représentations culturelles dépassées ».

L’avertissement est un signe des temps : celui d’une société du premier degré, du littéralisme. Sans humour ni capacité de recul. Incapable de reconnaître lucidement qu’elle s’inscrit dans une évolution ininterrompue des us et coutumes. En rejetant les œuvres anciennes, et les représentations qu’elles véhiculent, dans le mépris d’une expression « dépassée » (sous-entendue « trompeuse »), elle pose la morale actuelle comme un évidence définitive, une vérité enfin découverte après des siècles d’errance et dont il ne s’agira plus de bouger.

Un tel message exprime le problème essentiel de notre époque : avoir oublié la meilleure et la plus exigeante des leçons de la modernité, le relativisme. Ou pour mieux dire cet agnosticisme des valeurs auquel se résolvent ceux qui connaissent la diversité des cultures et des mœurs selon les époques ; cette suspension du jugement qui procède de la conviction qu’aucun état des mœurs n’est une vérité révélée et n’y porte allégeance que du bout des lèvres. « Le barbare, disait Claude Lévi-Strauss, est celui qui croit à la barbarie » ; c’est précisément ce que fait toute société qui prétend s’ériger en triomphe de la vérité contre des siècles d’erreur. Tout semble barbare à celui qui ne croit qu’en lui-même. C’est une telle cécité qui nous menace. Convertir la morale du moment en religion, voilà l’erreur qu’ont fait tous les fondamentalismes. Nous savons que la roue de l’histoire morale ne cessera jamais de tourner, et ce que nous trouvons normal aujourd’hui sera peut-être réprouvé demain. C’est ainsi. Toutes les représentations culturelles d’hier sont dépassées. Toutes celles d’aujourd’hui le seront demain.

Ce panneau signifie l’exact contraire d’une prise de distance lucide : il renforce l’idée selon laquelle nous aurions trouvé, avec le progressisme, la fin de l’histoire morale. Une illusion et une prétention qu’ont eues toutes les fois religieuses et que la modernité laïque avait précisément réussi à vaincre par l’institution d’une indifférence institutionnelle envers les choix moraux. C’était son génie. La loi se contentait de fixer les règles élémentaires de rapports entre les citoyens, mais n’avait jamais de prétention à dire le bien, donc à entrer sur le terrain de la morale. Une réserve hélas abandonnée depuis que les responsables politiques, pour faire oublier leurs échecs économiques, se mettent en tête de remplacer nos parents.

Chers amis de Disney, affichez donc un avertissement devant l’intégralité de vos films, indiquant qu’ils véhiculent les représentations de leur temps, et qu’apprendre que les mœurs évoluent -et l’accepter- sera la meilleure leçon que pourront recevoir nos chères têtes blondes.


Publiée dans le Figaro

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