À l’aube du déconfinement, faut-il craindre un choc post traumatique du peuple français ? Ceux qui furent « en première ligne », ceux qui « ont permis au pays de continuer à vivre », de toute la « Nation engagée dans ce combat » ? Ces « résistants », comme le président Macron aime à appeler le peuple français, doivent-ils continuer à s’inquiéter pour leurs vies, pour celles de leurs enfants, pour leur avenir ?

Derrière l’emprunt au vocabulaire martial, par ailleurs discutable, de réelles et multiples inquiétudes subsistent quant à la construction du fameux « monde d’après ». Comment apaise-t-on une population à qui il a été décompté chaque jour une partie de ses morts ? Comment relance-t-on une société qui fut mise aux arrêts et à qui il fut rappelé, durant tout le confinement, son indiscipline ? Comment un gouvernement peut-il rassurer une nation qui ne lui fait plus confiance ? En d’autres termes, quelles sont les modalités de prise en charge d’une société anxieuse car désorientée, en colère car désabusée ? Le déconfinement apporte des premiers enseignements.

Premier enseignement, l’art d’anticiper n’est pas l’art de prédire : l’objectif n’est pas de nous informer des événements futurs incertains mais de nous former à l’incertitude des événements futurs. Le fait que l’incertitude soit aujourd’hui appelée risques révèle une société mal à l’aise avec l’expression de ses vulnérabilités et mal éclairée sur ses capacités à rebondir. Par leurs usages, les nouvelles technologies ont nourri cet état d’anxiété. En effet, elles ont porté le besoin d’informations à son paroxysme, favorisant moins l’esprit critique que l’esprit de critique. La crise sanitaire a exacerbé cette excessivité participant à l’agacement général plus qu’à son apaisement. Derrière l’assurance des « jours heureux » se dresse alors un impératif : le besoin de comprendre. La simplicité d’un tel propos ne doit pas masquer la difficulté à le mettre en œuvre. C’est le défi central de l’«ère de la connaissance » dans laquelle nous sommes actuellement : collecter  les informations, les recouper, les contextualiser, les confondre avec l’expérience, les intégrer et y trouver les bons enseignements. Ainsi, cet impératif appelle d’avantage une stratégie (pour quoi faire ?) et une méthode (comment faire ?) que des prophéties. La réalité est complexe et holistique, les enjeux actuels doivent donc être appréhendés ainsi. Le « désilotage » de la pensée est urgent et nécessaire pour répondre à l’interconnexion et l’interdépendance de ces enjeux. La bonne mise en œuvre d’une organisation matricielle privilégie la confiance au cœur d’une stratégie de maîtrise, et non la peur au cœur de stratégies de contrôle.

Second enseignement. Fédérer pour mobiliser l’intelligence collective. La crise sanitaire a mis en avant une certaine solidarité, une responsabilité partagée, une « union sacrée ». Elle a rappelé le besoin « d’agir ensemble ». Là encore, le propos est aussi simple que sa mise en œuvre difficile car il est dicté par deux impératifs : foi et autorité. Autrement dit la capacité de faire grandir (auctoritas) et la capacité à faire confiance (beidh). Le fait que ces impératifs soient souvent analysés à travers leurs dérives autoritaristes les ont transformés en concurrents de la liberté alors même qu’ils sont la condition de sa pleine expression. Derrière les notions stars de notre époque – éthique de l’intelligence artificielle, cloud de confiance, engagement, valeurs, explicabilité, transparence, humanité, bien-être sociétal et environnemental, respect et maîtrise – s’expriment l’urgence de croire en l’autre, de s’accomplir dans un projet commun et de construire de manière plus responsable pour son avenir et les générations futures. Dans la droite ligne de ces réflexions portées par la transformation digitale et la transition écologique, le coronavirus a démontré la capacité d’une société à se mobiliser pour le bien commun. Une mobilisation qui divise aujourd’hui le peuple français entre les naïfs qui espèrent son maintien et les cyniques qui professent son caractère provisoire. Au cœur de cette opposition, la crise démontre surtout l’urgence de savoir fédérer, c’est-à-dire mobiliser au-delà d’un temps donné, de circonstances exceptionnelles. Les enjeux actuels – recouvrir la santé- et les défis futurs – prévenir des maux plus lourds engendrés par les excessivités technologiques, consuméristes ou productivistes – appelle non pas un cadre autoritaire mais un cadre d’autorité. Sans vision pour ces « jours heureux » et sans méthode pour l’appliquer, la crise actuelle pourrait effectivement favoriser un état de désordre autrement dit un réel état de guerre.

 

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