Vous avez axé vos travaux sur le numérique et l’environnement, comment êtes-vous arrivée au mariage de ces deux matières en apparence indépendante l’une de l’autre ?

Les technologies numériques m’ont toujours fascinée, elles sont aussi une grande part de ma culture générationnelle. J’ai d’ailleurs fondé ma première entreprise il y a dix ans à Hong Kong, dans l’art et le numérique car l’outil donnait la possibilité de repenser les modèles. Mais je suis aussi une femme d’environnement. J’ai grandi dans un village en Normandie : j’ai très tôt vu les effets de la pollution des sols, des rivières, de l’artificialisation des terres et la dégradation de la qualité de l’air. Et penser qu’un outil aussi noble que la technologie puisse non seulement être une énième source de pollution mais aussi trop peu utilisé pour le bien commun, je me suis demandée « à quoi sert le progrès si on progresse mal ?» Et tout est parti de là.

À vrai dire, cela fait déjà une bonne quinzaine d’années que des experts s’intéressent à l’impact du numérique sur l’environnement. L’Ademe a commencé à publier des rapports voici une bonne demi-douzaine d’années, GreenIT est un acteur français qui fait un travail remarquable depuis longtemps, tout comme le Shift Project. Ils ont objectivement pavé la route.

Outre Atlantique, Greenpeace publiait le rapport Click Clean en 2017. J’ai aussi trouvé des rapports scientifiques émanant de revues chinoises et américaines, plus récentes.

Quand j’ai commencé à m’impliquer concrètement, à partir de 2017, le sujet était néanmoins peu connu. Une étude que nous avions commandée au bureau Occurrence indiquait que près de 80% des Français ignoraient ce qu’était la pollution numérique. J’ai fondé Digital For The Planet après une dizaine d’années passées dans les grands groupes en France et à l’étranger à travailler sur diverses stratégies numériques et l’implémentation de technologies au service de stratégies commerciales ; certaines étaient particulièrement agressives. Suffisamment pour me demander où cela menait. J’ai ainsi initié et développé la notion d’écologie numérique (ou digital ecology) qui consiste en l’étude des relations humain-machines-environnement. Nous travaillons sur cette notion avec des chercheurs, des économistes, des scientifiques et technologues du monde entier. Mais une fois les problématiques identifiées, il s’agit d’adresser des solutions : c’est ce sur quoi nous planchons. La sobriété numérique, pour exemple est une des réponses les plus largement adressées aujourd’hui mais il n’y a pas que celle-ci. Beaucoup reste à inventer. Et pour cause, rappelons qu’Internet est un outil accessible à tous seulement depuis une quarantaine d’années. La science des machines capable de simuler l’intelligence (l’IA) s’émancipe réellement dans les années 90-2000 et la technologie des chaînes de bloc (la blockchain) en 2008 en réponse à la crise financière de la même année. À l’échelle de l’existence, les technologies numériques sont nées hier et elles sont loin d’être matures. Il reste encore par exemple beaucoup à faire en matière de développement de technologies peu émettrices de carbone, vectrices d’inclusion et d’impact social et même sur le plan législatif, sans lequel tout devient vite très compliqué.

Il est cependant dommage pour l’environnement et pour le numérique de penser que ces domaines n’ont rien à se dire. Rappelons que la science du climat consiste en la modélisation informatique des données climatiques et au calcul scientifique. C’est grâce aux calculateurs que les prévisions et simulations climatiques sont possibles. L’écologie est une science, au même titre que le numérique. Ces deux thématiques sont intrinsèquement liées. Vous avez raison, ces deux matières ne sont indépendantes l’une de l’autre qu’en apparence.

 

Comment penser l’innovation technologique à travers le prisme de l’enjeu environnemental ? et Vice-versa?

Il faut d’abord s’accorder sur ce que l’on met derrière la notion d’enjeu environnemental. Il faut comprendre que l’écologie passe par le progrès social. Réduire les inégalités en tous genres (éducation, droits de l’Homme, émancipation sociale…) ira inéluctablement en faveur d’une meilleure gestion des ressources naturelles. Pour penser l’innovation technologique à travers ce prisme, il s’agit d’abord d’assainir les méthodes de conception des outils physiques et logiciels, tout comme nos modes d’usage. En effet, il est compliqué d’adresser des solutions technologiques sur le plan environnemental et social si les outils technologiques utilisés ont eux-mêmes des effets délétères sur l’environnement et sur les individus.

L’innovation technologique permet aujourd’hui de grandes avancées en matière d’écologie, comme l’amélioration de la prévision de cataclysmes ou encore la paléoclimatologie, c’est à dire la reconstruction des conditions climatiques passées à l’aide de données recueillies à partir de carottes de glace. Elle peut permettre aussi par exemple la réduction d’échelle du climat ou l’utilisation de modèles à grande échelle, afin de prévoir le temps à un niveau très local mais aussi, et c’est là que c’est intéressant, les impacts socio-économiques du changement climatique.

Mais pas que : en France par exemple, un jeune diplômé a développé une technologie brevetée capable de fossiliser les déchets ménagers non-recyclables en granulats minéraux, utilisables dans l’industrie du BTP. Toujours en France, une autre jeune startup a conçu un équipement de stimulation de défense naturelle des plantes par flashs UV pour renforcer leur système immunitaire ; réduisant ainsi les besoins en fongicides. Des essais chez les producteurs ont permis de valider des réductions de produits phytosanitaires de 50 à 75%.

Ce qu’il nous manque, c’est l’imagination. Il nous faut changer le discours mais aussi nos schémas mentaux. À travers les époques, on ne nous a hélas pas suffisamment appris à être imaginatifs. Platon ou encore Aristote s’intéressaient déjà au sujet il y a 2000 ans, incapables d’expliquer la naissance des sociétés et l’évolution de l’histoire par les seuls facteurs biologiques ou l’activité de l’homme.

Depuis l’aube des sociétés humaines, il est difficile de comprendre comment des innovations radicales ont pu émerger par la seule vertu de la raison, sans postuler une capacité de puissance créative chez l’humain, c’est-à-dire une capacité de fantasmer, penser abstraitement en sortant du cadre établi, ce qui en l’occurrence aujourd’hui nous fait défaut.

Pour Castoriadis, l’imagination est une pulsion humaine aseptisée à mesure du temps de sorte à la rendre conforme aux besoins de la société. C’est ce qu’il appelle « l’imaginaire social institué » en opposition à l’imagination radicale. Pour lui, l’épuisement de la fonction imaginative trouve ses origines dans la séparation de la philosophie et de la science, proposée par Kant. En d’autres termes, nous sommes éduqués à fonder nos réflexions sur la scientificité, en excluant toute forme de non-rationnel — jugé excentrique. Or c’est peut-être cette part d’humanité refoulée qui nous manque et qui provoque en nous ce désir de robotisation, qui sait ?

Il va aussi falloir, et pas qu’un peu, faire preuve d’humilité : cesser de penser que la nature doit se soumettre à l’homme. Elle n’est pas une esclave mais une responsabilité commune. Ensuite, penser l’écologie comme une opportunité sociale et sortir de l’écueil du catalyseur de clivages sociaux. D’où par exemple, l’intérêt du dividende carbone proposé par l’économiste James Boyce, qui propose de redistribuer à part égales aux citoyens les revenus de la taxe carbone prélevée chez les pollueurs, ce qui aurait l’élégance et l’avantage non négligeable de favoriser les foyers les plus pauvres. En ce sens, le dividende carbone est une résultante de l’imagination radicale : sortir du schéma établi pour inventer une nouvelle voie.

Enfin, cesser de penser que la technologie est incompatible avec l’écologie. Elle est en fait sa corollaire. Si la technologie, de tout temps, émerge quand il s’agit de répondre à un besoin inédit, faire face à une situation insolvable, alors il semble logique que l’écologie s’en saisisse elle aussi.

 

Comment se positionne la France sur ces mêmes enjeux par rapport à d’autres pays (USA/ UE)

La France est en avance par rapport au reste du monde, d’un point de vue idéologique. Outre le Dodd-Franck Act américain qui réprimait l’utilisation des métaux rares issus de zones de conflits (loi votée sous Obama puis mise à l’index par Trump), la France a été la première à objectivement faire voter dans ses lois des mesures anti-pollution numérique applicables par tous. L’impulsion mondiale, ces dernières années, est essentiellement partie de la France.

Si la France parvient à faire converger ses forces et à s’allier à l’Europe, elle peut créer un pôle de compétences puissant sur l’échiquier géopolitique numérique et environnemental. La France a l’avantage sur trois terrains : les enjeux du climat, ceux de la e-santé (les plus grandes expertises médicales émanent de la France et de quelques autres pays européens), mais aussi sur le plan de la protection de la vie privées et libertés fondamentales liées à l’exploitation des données numériques, type RGPD, que l’opinion mondiale « démocrate » nous envie et copie à juste titre.

Si les politiques parviennent à penser grand et s’organiser, ce serait là une occasion de récupérer du leadership politique durable car ces thématiques sont maintenant centrales : écologie, santé, droits et souveraineté de l’Homme. Mais pour cela, la France doit offrir les moyens à ses talents d’œuvrer pour ce en quoi ils croient. Le consensus scientifique est de plus en plus unanime quant au lien entre modes de vie et dérèglement climatique. Les économistes sont de plus en plus désemparés face à l’exacerbation des inégalités sociales. Cette réalité ne convient plus aux jeunes générations, en attente d’actions concrètes et efficaces en faveur du développement durable. Il y a un coche qu’il ne faut pas louper.

 


Inès Leonarduzzi est fondatrice et présidente de Digital For The Planet et administratrice d’entreprise dans le secteur des énergies renouvelables. Young leader franco-britannique et conférencière (ONU, OTAN, Stanford, Harvard, Assemblée Nationale…), elle est élue Women 4 Climate 2020 décernée par l’organisation internationale C40 Cities.

Propos recueillis par Ysens de France

 

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