Il est plus aisé de gérer le monde actuel que de favoriser l’émergence de celui de demain. Si l’administration est chargée de la première tâche, la seconde devrait théoriquement être du ressort des politiques. Il est rare pourtant que nos dirigeants publics devancent les événements, préférant agir en réaction face à eux. La décision d’abaisser la limite de vitesse sur route à 80 km/h sur le réseau secondaire restera peut-être comme l’un des plus beaux exemples d’une mesure du siècle d’avant.

Considérée il y a peu encore comme de la science-fiction, au mieux une perspective très lointaine, la voiture autonome devient une réalité de plus en plus proche. Tesla fabrique depuis fin 2016 des voitures possédant les équipements nécessaires pour être totalement autonomes. General Motors a annoncé vouloir tester un véhicule de niveau 5 (le plus élevé, sans volant ni pédale) dès 2019. D’ores et déjà, beaucoup de voitures neuves offrent une conduite automatique sur autoroute, y compris pour le dépassement. Les perspectives économiques et sociales d’une voiture autonome sont vertigineuses.

La voiture va devenir un service et non plus un produit. On n’en possédera plus, mais on sera abonné à un fournisseur qui nous garantira la disponibilité à volonté d’un véhicule venant nous chercher à l’endroit et à l’heure dits. Un trafic entièrement régulé par des systèmes au taux de défaillance quasi-nul ne ressemblera en rien à celui d’aujourd’hui. Ce n’est pas un problème mécanique mais l’imperfection de la conduite humaine, il faut le rappeler, qui motive les limites de vitesse.

Demain, rien n’empêchera que l’on roule à 300 km/h sur les départementales, si l’ordinateur le juge possible sans risque. Les embouteillages, quant à eux, pourront être évités grâce à la réduction du nombre de véhicules en circulation et des systèmes de régulation de flux. Concrètement, cela signifie que l’on pourra habiter Troyes et être en 30 minutes à Paris. Un habitant de Clermont-Ferrand pourra se rendre à la capitale en à peine plus d’une heure, soit quasiment l’équivalent du temps moyen actuel de déplacement d’un travailleur francilien. Confortablement installé dans un véhicule (partagé, naturellement), chacun pourra même travailler dès la sortie de son domicile ou se reposer.

Mesure-t-on assez l’inutilité prochaine du rail pour des trajets aujourd’hui poussivement et coûteusement assurés par des TER au trois-quarts vides ? Les rééquilibrages territoriaux pourraient être considérables. L’immobilier en sera fortement bouleversé : des immeubles donnant sur des voies désormais silencieuses et non polluées pourraient retrouver un certain attrait…

Aucun responsable politique n’a pour l’instant été capable de prendre la mesure de ces stupéfiantes perspectives et d’en tirer les conséquences. La question de la limitation de vitesse pourrait devenir bientôt sans objet, aussi désuète qu’un règlement concernant les auges à chevaux sur les grands boulevards. Il est bon de se soucier d’épargner des vies humaines. Mais il revient aussi au politique d’ouvrir les chemins de l’avenir pour en faciliter l’épanouissement. L’obsolescence programmée devrait aussi être interdite en matière de réformes.

Président fondateur de l’Institut Sapiens. Professeur à l’Université de Bordeaux, chroniqueur et essayiste, il a cofondé en décembre 2017 la 1ère Think Tech française.

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